La démocratie américaine en crise à l’aube des primaires


Rare analyste à avoir entrevu les défaites de Hillary Clinton face à Barack Obama et à Donald Trump, Marie-Christine Bonzom a couvert sept présidentielles et cinq présidences. À l’invitation du Devoir, elle pose ponctuellement son oeil d’experte sur la campagne présidentielle de 2024.

Tandis que les scrutins primaires, premier grand rouage du mécanisme d’une présidentielle étasunienne, démarrent lundi, les Américains sont très préoccupés par l’état de leur démocratie.

Sondage après sondage, la « démocratie » est un sujet prioritaire pour la grande majorité des Américains. Selon une étude pour Associated Press, elle est leur plus gros souci, juste après l’économie. L’institut Gallup trouve lui aussi que les questions liées à la démocratie constituent le problème non économique le plus souvent mentionné par les Américains. D’après Associated Press, 10 % d’Américains seulement pensent que leur démocratie fonctionne bien. 

Plus précisément dans l’étude de Gallup, les problèmes relatifs aux « dirigeants médiocres » et au « gouvernement » (au sens étasunien du terme, à savoir exécutif, législatif et judiciaire confondus) sont la priorité numéro un (19 % des sondés), devant l’immigration (15 %), « l’économie en général » (13 %) et l’inflation (10 %), et très loin devant le racisme, les armes à feu ou l’avortement, trois sujets qui, bien qu’occupant un large espace dans le discours politique et médiatique, ne sont cités que par 3 % des sondés ou moins.

Par ailleurs, les Américains rapportent une perte de confiance record dans les institutions essentielles à une démocratie. Selon Gallup, qui observe la tendance baissière de cet indice depuis 1979, donc bien avant l’émergence des réseaux sociaux ou de Donald Trump, la confiance des Américains dans la présidence, le Congrès, la Cour suprême, la justice pénale et les médias dits traditionnels (compris comme étant la presse écrite d’actualité et les chaînes d’information télévisées) a atteint son plus bas niveau en 2022 et en 2023.

Gallup constate enfin que 63 % des sondés sont désormais d’accord avec l’affirmation selon laquelle « les partis démocrate et républicain ne représentent pas correctement le peuple » et « font un travail si médiocre qu’un grand parti tiers est nécessaire ». Un record depuis 2003, date à laquelle l’institut a commencé à poser cette question. En outre, plus de 80 % des Américains veulent une réforme importante de leur système politique, voire une refonte complète pour 42 % d’entre eux. 

Les pouvoirs que sont l’exécutif, le législatif, le judiciaire et les médias connaissent donc une crise grave de représentativité et de légitimité. 

La crise démocratique s’accompagne d’un profond désaveu des deux grands dominants, ceux qui dominent le système politique et électoral ainsi que les quatre pouvoirs par l’entremise de leurs élus, de leurs nominations politiques et de leurs autres alliés. 

Les deux partis dominants sont, en fait, déclinants. En matière de préférence exprimée par les Américains, le Parti démocrate et le Parti républicain, qui n’ont d’ailleurs jamais dépassé les 36 % de soutien depuis 1988, ne recueillent plus l’adhésion que de 27 % des sondés chacun. 

En fait, les Américains qui ne se reconnaissent pas comme démocrates ou républicains forment la catégorie majoritaire de l’électorat, et ce, sans interruption depuis 2009. Ils sont aujourd’hui 43 % à se dire indépendants.

Avec la campagne présidentielle en cours, le désaveu des partis républicain et démocrate se double d’un rejet des deux hommes qui incarnent la sclérose du bipartisme étasunien.

Cette crise démocratique aurait dû interpeller urgemment, et depuis longtemps, la classe politique qui contrôle l’accès et le maintien au pouvoir. Mais, au lieu de répondre à l’inquiétude quasi existentielle du peuple américain à propos de sa démocratie, les partis dominants tentent d’imposer Joe Biden et Donald Trump, des candidats dont la majorité des électeurs ne veulent plus depuis au moins août 2021.

Pour faire gagner ces candidats, les partis dominants emploient tous les moyens habituels et possibles dans les États qu’ils contrôlent, une présidentielle américaine étant une collection de scrutins locaux dans les 50 États et la capitale, et non pas un scrutin organisé au niveau national. 

D’abord, chaque parti dominant oeuvre pour entraver la concurrence externe venue de l’autre grand parti, de partis tiers ou de candidats indépendants, notamment par le charcutage des circonscriptions et les exigences relatives aux signatures d’électeurs nécessaires à l’inclusion des candidats sur les bulletins de vote. 

Parallèlement, chaque parti dominant agit pour contrarier la concurrence interne, c’est-à-dire les rivaux de Biden ou de Trump aux primaires. 

Trump boycotte ainsi les débats télévisés entre ses rivaux à l’investiture républicaine. Le président sortant, Biden, comme son prédécesseur en 2020, refuse tout débat avec les autres candidats à l’investiture de son parti. Marianne Williamson, Dean Phillips et ses autres concurrents démocrates sont même exclus des bulletins de vote aux primaires en Floride, au Tennessee, en Caroline du Nord ou au Massachusetts. Avec l’aide des notables du parti, Biden a fait modifier l’ordre des primaires en retardant celle de l’Iowa et en sapant l’importance de celle du New Hampshire, deux États où il avait essuyé de cuisants échecs en 2020. Biden a aussi autorisé les Super Political Action Committees, les plus opaques des outils d’influence des milieux d’affaires sur les élections, à financer les primaires, contre l’avis de Bernie Sanders à l’aile gauche du parti. 

L’année 2020 avait marqué un paroxysme dans les pratiques d’entrave à la concurrence politique. Fait sans précédent dans l’histoire des États-Unis, Trump avait poussé la démocratie américaine dans ses ultimes retranchements en appuyant les émeutiers qui attaquèrent le Capitole le 6 janvier 2021 afin d’empêcher la certification des résultats du scrutin par le Congrès.

L’année 2024 marque déjà un nouveau paroxysme. Pour la première fois, un parti dominant, le Parti démocrate, cherche à entraver la concurrence à l’intérieur de l’autre grand parti en bannissant Trump des bulletins utilisés lors de primaires républicaines. Et pour la première fois, les principaux candidats à l’investiture des partis dominants pourraient bien ne jamais débattre à la télévision. En effet, Biden refuse de s’engager à avoir un face-à-face avec Trump, et le Parti républicain a quitté la commission des débats télévisés, l’entité privée bipartisane chargée d’organiser les débats.

Curieusement, les deux hommes se posent chacun comme le meilleur défenseur de la démocratie. Mais ni Biden ni Trump ne proposent une réforme importante qui pourrait satisfaire les aspirations démocratiques des citoyens.

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