La désinformation règne en Serbie

En Serbie, la désinformation domine sur toutes les plateformes médiatiques. Dans une étude publiée en 2023, qui a analysé 15 médias locaux sur une période de 28 jours, 550 fausses nouvelles ont été répertoriées dans 494 publications. Le Devoir s’est rendu dans ce pays des Balkans pour comprendre l’ampleur du phénomène.

À Novi Sad, une municipalité de 300 000 habitants, une équipe affiliée à l’École de journalisme s’affaire à démentir les fausses nouvelles sur son site Web, FakeNews Tragač. « Il y avait une page Facebook qu’on analysait [et qui propageait de la désinformation], nommée Stop the Migrants. Elle avait plus d’abonnés que notre ville ne compte d’habitants », raconte le rédacteur en chef, Stefan Janjić. En Serbie, les fausses nouvelles ont leurs racines non seulement dans ces sites anonymes, mais   aussi dans les médias établis et financés notamment par l’État.

Le Parti progressiste serbe et son président — aussi à la tête du pays —, Aleksandar Vučič, sont surreprésentés, occupant 93 % de la couverture médiatique, toujours selon l’étude Mapping disinformation in Serbian media, dont les données ont été collectées entre septembre et décembre 2021. Un phénomène que l’on observe lorsqu’on se promène dans les rues de Belgrade, la capitale, où la majorité des tabloïds vendus en kiosque affichent le visage du président. « Ils sont encouragés à publier des mensonges et  sont rémunérés pour cela. Donc, il y a beaucoup de personnes profondément partiales, qui regardent ces médias et qui soutiennent le parti au pouvoir. Elles n’ont pas d’endroits où trouver d’autres opinions, d’autres points de vue », ajoute M. Janjić.

Dossier Fausses nouvelles

Une pluralité de sujets touchés

Les relations entre le gouvernement et son opposition ne sont que la pointe de l’iceberg de la désinformation. D’autres sujets de l’heure n’y font pas exception, comme la guerre en Ukraine, où la position russe est favorisée, les manifestations environnementales ou encore la situation au Kosovo. Et les citoyens croient ce qu’ils lisent. « Les deux tiers des Serbes blâment l’Occident pour la guerre en Ukraine, alors que seulement le quart rejettent la faute sur la Russie », indique Dimitrije Milić, le directeur de programme de New Third Way, une organisation qui a réalisé une étude portant notamment sur l’opinion publique serbe à propos de la Russie.

Les médias se plaisent aussi à rabaisser les Occidentaux pour se valoriser. « Leur discours est le suivant : “Oui, nous avons quelques problèmes, mais c’est encore pire en Europe.” Ils utilisent des photos de supermarchés vides. En réalité, ces photos ont été prises pendant la pandémie, et ils les présentent comme si c’était l’état actuel des supermarchés dans les pays occidentaux. Ainsi, en Serbie, nous sommes dépeints comme étant riches et stables », explique Stefan Janjić en pointant la couverture d’un tabloïd. 

Former les nouveaux journalistes 

Le rédacteur en chef du site FakeNews Tragač, qui traque la désinformation en Serbie, l’avoue d’emblée : « Notre influence est minime. » Leur audience se compose principalement de personnes qui ont déjà un niveau de littératie médiatique assez élevé et qui décèlent déjà le vrai du faux. 

« Nous sommes simplement une source supplémentaire lorsqu’elles vérifient une information. Mais je dirais que beaucoup de gens en Serbie se posent ces questions sur nous : “Qui paie ces vérificateurs de faits ? Pour quels intérêts travaillent-ils ?” Ils voient tout le système de vérification des faits comme quelque chose venant de l’Occident et qui veut diffuser la propagande occidentale. » C’est sur ce scepticisme que jouent la majorité des médias serbes. La plupart des fausses nouvelles sont des informations partiales et de la manipulation de faits. 

Rencontré à son domicile, l’ancien professeur à la Faculté de sciences politiques de l’Université de Belgrade et expert du monde médiatique serbe Rade Veljanovski est sans équivoque : seulement 30 % de la population a la possibilité d’être bien informée en Serbie. 

Mais est-ce que cela a à voir avec la formation que les jeunes journalistes reçoivent sur les bancs d’école ? « Il y a en Serbie de 1000 à 1500 étudiants qui s’inscrivent tous les ans pour étudier le journalisme, ce qui est beaucoup trop pour un petit peuple comme le nôtre [6,8 millions d’habitants] », soutient-il. Selon lui, les étudiants apprennent les rudiments de l’impartialité et de la déontologie journalistique, mais lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail, ils doivent se plier aux exigences du média pour lequel ils travaillent, mettant parfois de côté leur éthique. « Quand je demande à mes anciens étudiants pourquoi ils travaillent ainsi, ils me répondent que c’est la seule façon de garder leur travail », déplore M. Veljanovski.

Désinformation globale dans les Balkans occidentaux

Pour comprendre l’influence des fausses nouvelles sur le reste de la région, il faut reculer un peu dans l’histoire, lors des conflits en ex-Yougoslavie. À la mort du président Josip Broz Tito en 1980, différents groupes ethniques vivent sur le territoire de la Yougoslavie. En 1989, Slobodan Milošević, du Parti socialiste de Serbie, est élu président et fait la promotion du concept de « la Grande Serbie », selon lequel tous les Serbes répartis sur le territoire devraient être dirigés par le même gouvernement. Cette position nationaliste a mené à des conflits sanglants.

Encore à ce jour, ce concept demeure, et les nouvelles produites en Serbie résonnent dans les pays où vivent des communautés serbes, comme au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine. « Le concept du monde serbe veut dire que le président Aleksandar Vučić est responsable de tous les Serbes, quel que soit le territoire dans lequel ils vivent », explique le professeur en philosophie à l’Université de Belgrade Milivoj Bešlin.

Même les personnalités publiques, comme  Novak Djokovic et des membres de sa famille, semblent adhérer à des éléments de désinformation propagés par les médias serbes. La vedette de tennis a fait les manchettes en mai dernier après avoir inscrit sur une caméra « Le Kosovo, c’est le coeur de la Serbie ». Plusieurs Serbes ne reconnaissent pas l’indépendance du Kosovo. Il avait aussi soulevé la polémique en refusant de se faire vacciner pendant la pandémie de COVID-19, et son père a récemment été vu dans une manifestation prorusse. 

La désinformation qui s’inscrit dans une propagande progouvernementale est difficile à cerner pour la majorité des gens. Une autorité régulatrice locale — au Québec, il y a le Conseil de presse — a pour mandat de blâmer les médias qui produisent de fausses nouvelles, mais elle est contestée par des experts. « Elle n’a rien d’indépendant, car même si ses membres ne sont pas nommés par le pouvoir, ils se comportent comme des représentants du pouvoir », fait savoir le professeur  Veljanovski.

Le Centre pour la recherche, la transparence et la responsabilité individuelle, à l’origine de l’étude Mapping disinformation in Serbian media, formule quelques recommandations, dont l’indépendance des médias, une vérification des faits appuyée par les instances médiatiques et des programmes de littératie médiatique pour informer la population sur la désinformation. « Je ne sais pas si je vais le vivre, mais j’espère sincèrement que les plus jeunes générations auront droit à des médias entièrement libres, professionnels et objectifs, qui seront mal à l’aise de publier de fausses nouvelles et qui seront sanctionnés s’ils le font », conclut M. Veljanovski.

 

Avec Milica Čubrilo Filipović

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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