La drôle de guerre entre Québec et ses syndicats

Quand arrive Noël, même les plus âgés ne demandent pas mieux que de s’abandonner à sa magie. On ne compte plus les films racontant les miracles qui viennent confondre les incroyants les plus endurcis.

Après des semaines de conflit dans le secteur public, tout le monde voulait croire que les ententes auxquelles sont parvenus le Front commun et la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) avec Québec permettraient de commencer l’année 2024 du bon pied. Soit, les infirmières de la FIQ demeuraient sur leurs positions, mais on se plaisait à imaginer qu’elles finiraient bien par suivre le mouvement après un baroud d’honneur, même si on les savait coriaces. 

Bien entendu, tous les problèmes des réseaux de la santé et de l’éducation ne seraient pas réglés d’un coup, mais on pouvait au moins espérer un assainissement du climat. Avec un peu de bonne volonté de part et d’autre, les réformes entreprises l’an dernier pourraient commencer à donner progressivement leurs fruits.

C’était apparemment une illusion.

L’espoir s’envole au fur et à mesure où les syndicats et leurs membres se prononcent sur le contenu des ententes qui leur sont présentées. Le processus de décompte final est passablement complexe, notamment à la FAE, de sorte qu’il est difficile de prévoir si les ententes seront approuvées ou non au bout du compte, mais les résultats préliminaires, même ceux qui sont positifs, semblent déjà trop serrés pour penser que la grogne va disparaître.

Tout n’est pas monnayable. À défaut d’accéder aux demandes syndicales sur l’organisation du travail, le gouvernement a amélioré substantiellement ses offres salariales après avoir invoqué pendant des mois l’incapacité de payer de l’État. Elles sont indéniablement généreuses, mais il y a des limites à vendre sa qualité de vie.

L’arithmétique est têtue. L’insuffisance des effectifs rend inévitables la surcharge des classes ou une plus grande mobilité des infirmières, mais on ne peut demander à personne de travailler jusqu’à l’épuisement ou jusqu’à compromettre sa santé mentale.

Même si les enseignants de la FAE rejetaient majoritairement les ententes, il est impensable qu’ils retournent en grève. Les parents ne le leur pardonneraient pas et, de toute manière, ils n’en ont pas les moyens. Par ailleurs, la trêve médiatique que la FIQ s’était imposée il y a un mois est maintenant terminée et sa présidente, Julie Bouchard, doit faire le point avec ses membres lundi. Mais une reprise des moyens de pression serait sans doute aussi improductive pour les infirmières que pour les enseignants.

On risque plutôt d’assister à une « drôle de guerre », sans grève ni loi spéciale, durant laquelle le gouvernement et les syndicats, campés sur leurs positions, poursuivront un dialogue de sourds sans qu’aucun des belligérants n’ose déclencher les hostilités.

Christian Dubé aura beau trouver le top gun le plus performant pour diriger son agence Santé Québec, ce dernier n’arrivera à rien sans l’adhésion du personnel du réseau. De la même façon, si le nouvel Institut national d’excellence en éducation peut recommander les meilleures pratiques à Bernard Drainville, à quoi cela servira-t-il si les enseignants continuent à quitter le navire ?

Un règlement insatisfaisant ou des négociations qui s’étirent à l’infini sont sans doute préférables à de nouvelles perturbations des services, mais cela enverrait un très mauvais message à ceux et celles qu’on essaie d’attirer dans le secteur public — ou simplement de convaincre d’y rester. Qui a envie d’un emploi qui semble engendrer autant de frustration ?

 

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À la veille du congé des Fêtes, le premier ministre Legault savait déjà que les choses traîneraient en longueur avec la FIQ, mais un règlement avec tous les autres aurait constitué un succès dont il avait bien besoin pour relancer son mandat. Le silence inhabituel qu’il observe depuis deux semaines donne à penser qu’on a réussi à le convaincre de ne rien dire de provocant tant que les ententes n’auront pas été ratifiées. Même s’il pensait sans doute bien faire, il a manqué d’excellentes occasions de se taire durant les négociations ; il saura certainement se reprendre. 

Cette semaine, le débat sur l’immigration que la crise du logement a déclenché dans le reste du Canada a permis à M. Legault de se retrouver sur un terrain nettement plus favorable. S’en prendre à Ottawa a toujours permis à un gouvernement québécois en difficulté de faire diversion, mais cela ne règle pas les problèmes.

Le sondage Léger du mois dernier indiquait que le principal motif d’insatisfaction envers le gouvernement était son incapacité à redresser les réseaux de santé et de l’éducation. Il reste encore deux ans et demi avant la prochaine élection. Il n’a pas de temps à perdre dans une « drôle de guerre ».

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