La foi du charbonnier | Le Devoir

Pour Benoît Pelletier, le fédéralisme n’était pas simplement une posture politique. Il croyait sincèrement qu’il s’agissait du système politique le plus avantageux pour le Québec. Il s’était donné pour mission de le rendre conforme à ses aspirations et estimait être en voie d’y parvenir.

Dans une allocution prononcée en décembre 2006 au Brésil dans le cadre de la Conférence des chefs de gouvernement des Régions partenaires, le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes dans le gouvernement Charest, qui était aussi un excellent pédagogue, avait donné à ses auditeurs un véritable cours de fédéralisme canadien 101.

Il leur avait raconté comment la vision décentralisée qui avait triomphé à l’origine, dans le but de satisfaire le Québec, avait été mise à mal durant la deuxième moitié du vingtième siècle. L’avènement de l’État-providence avait amené le gouvernement canadien à utiliser la marge de manoeuvre financière acquise à la faveur de la Deuxième Guerre mondiale pour créer un vaste filet social en empiétant sur les champs de compétence des provinces.

Il avait quelque peu exagéré en disant qu’avant l’élection du gouvernement Charest, en 2003, les provinces n’avaient jamais envisagé sérieusement de s’unir pour s’opposer à ces intrusions, mais on ne s’étonnera pas qu’un politicien cherche à se donner le beau rôle. D’ailleurs, M. Pelletier faisait généralement preuve d’une grande modération dans le pétage de bretelles.

Quoi qu’il en soit, il avait expliqué que, grâce au Conseil de la fédération, dont il a été le principal instigateur, les provinces avaient pu établir une base de négociation avec Ottawa plus égalitaire et plus respectueuse de leurs champs de compétence. Il se félicitait aussi que son gouvernement ait réussi à convaincre le fédéral et les autres provinces d’accepter le principe d’arrangements asymétriques, notamment en matière de santé, qui tenaient compte de la spécificité du Québec.

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On peut se demander si M. Pelletier n’avait pas confondu un simple changement de gouvernement à Ottawa avec une réelle transformation du fédéralisme canadien. Après les années Chrétien-Dion, marquées par le bras de fer référendaire, l’élection du gouvernement Harper a fait souffler un vent de fraîcheur sur les relations Québec-Ottawa, comme celle de Brian Mulroney avait été suivie d’une sorte de lune de miel après le tumulte de l’ère Trudeau père.

Même après avoir quitté la politique, en 2008, M. Pelletier n’a jamais perdu l’espoir de voir triompher sa vision presque idyllique d’un fédéralisme au sein duquel le Québec pourrait s’épanouir pleinement. La preuve n’a cependant jamais été faite que la foi, fût-elle celle du charbonnier, pouvait déplacer les montagnes.

Son décès prématuré, samedi dernier, est survenu précisément au moment où le gouvernement Trudeau se lance dans une série d’annonces prébudgétaires qui constituent autant d’intrusions grossières dans les domaines de responsabilité provinciale et d’atteintes au modèle rêvé par l’ancien ministre.

Le Conseil de la fédération, sur lequel il fondait de si grands espoirs, risque d’être aussi impuissant à contrer cette nouvelle poussée centralisatrice qu’il l’a été à obtenir plus que le sixième des sommes réclamées par les provinces pour financer les services de santé. Il y aura d’autres changements de gouvernement à Ottawa dans l’avenir ; changer la nature du pays est une autre affaire.

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Dans son allocution à São Paulo, au Brésil, M. Pelletier n’avait pas évoqué la « rupture brutale » entre le Québec et la francophonie canadienne qui est survenue en 1967, lors des États généraux du Canada français, et qu’il s’était aussi employé à réparer.

À l’annonce de son décès, la présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, Liane Roy, a rendu hommage à ce « grand complice », qui avait présidé à une certaine réconciliation après le froid créé durant la campagne référendaire, alors que les souverainistes avaient perçu les francophones hors Québec comme les alliés du camp du Non.

Cela allait au-delà de la complicité. La francophonie canadienne était au coeur même du projet politique de M. Pelletier. Le rapport du Comité constitutionnel du Parti libéral du Québec qu’il avait présidé en 2001 présentait le Québec comme son « foyer principal ». Dans son esprit, cela impliquait qu’elle devait être « au centre des valeurs qui sont fondamentales à l’avenir de notre lien fédératif ».

Même si le lien affectif avec les communautés francophones dans le reste du pays n’est plus aussi étroit qu’il l’a été dans le passé, le Québec se sent toujours un devoir de solidarité. La divergence d’intérêts n’en demeure pas moins réelle. Assurer la primauté du français sur son territoire l’amène périodiquement à adopter des positions dont les francophones des autres provinces risquent de faire les frais.

On peut avoir la nostalgie d’une autre époque, mais la réalité démographique est brutale. La proportion de francophones au pays est en constante diminution, comme le poids du Québec au sein de la fédération. Qu’on le veuille ou non, le français est une valeur en baisse au Canada.

Benoît Pelletier était incontestablement un homme attachant et un authentique nationaliste, mais il est difficile d’abandonner une conviction ancrée depuis des années. La foi peut très bien être à la fois sincère et aveugle.

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