La non-indifférence de la France à l’égard du Québec

Lors de sa visite au Canada pour le Sommet du G7 à La Malbaie, en 2018, le président français, Emmanuel Macron, s’était défendu de faire preuve d’une certaine indifférence à l’égard des liens historiques reliant le Québec à sa mère patrie.

« Je sais que beaucoup de gens s’interrogent et se demandent si, dans mon esprit, la relation avec le Québec est une relation stratégique ou affective. Alors, au début, je dois dire, je n’ai pas compris. Parce que pour moi, “stratégique”, c’était positif. En France, il y a un peu plus d’un an, quand j’ai fait campagne, il y a une chose qui a caractérisé la démarche — c’est le “en même temps”. Et donc, la relation entre la France et le Québec, elle est stratégique et “en même temps” affective. On a le droit ! » avait-il expliqué lors d’un point de presse à Montréal.

Il faut dire que la question québécoise n’a jamais beaucoup intéressé le jeune chef d’État français, contrairement à certains de ses prédécesseurs. Grand admirateur de l’innovation et du capitalisme américains, celui qui avait fait la promotion de la French Tech sa priorité en matière de relations commerciales voyait surtout le Québec et le Canada comme des tremplins pour les entreprises françaises souhaitant pénétrer le marché nord-américain. Il avait été le seul candidat en lice lors de la campagne présidentielle française, en 2017, à appuyer sans réserve l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (AECG), mieux connu sous son acronyme anglais, le CETA.

Les négociations en vue de cet accord avaient commencé durant la présidence de Nicolas Sarkozy avant de se conclure sous celle de François Hollande. Son entrée en vigueur — de façon provisoire, en attendant sa ratification par les assemblées législatives de tous les pays de l’UE — avait eu lieu quelques mois après l’arrivée de M. Macron à l’Élysée.

Or, si l’Assemblée nationale avait ratifié l’AECG lors d’un vote en 2019, grâce notamment à la majorité absolue qu’y détenait alors le parti de M. Macron, le Sénat français ne s’était jamais prononcé sur l’accord — jusqu’à ce que le Parti communiste réussisse à l’inscrire à l’ordre du jour de la Chambre haute la semaine dernière. Et dans la foulée des manifestations des agriculteurs qui ont paralysé les autoroutes françaises et européennes cet hiver pour se plaindre notamment de la concurrence déloyale des pays exportateurs de produits agricoles, les défenseurs du libre-échange se font plus rares. Les sénateurs français ont ainsi rejeté l’AECG par 211 voix contre 44.

L’Élysée ne l’avait pas vu venir.

En pleine campagne en vue des élections européennes de juin prochain, toutes les oppositions en France — des Républicains au Rassemblement national, en passant par la France insoumise et le Parti socialiste — se dressent contre l’AECG, laissant sur la défensive le parti du président, baptisé Renaissance, à un bien mauvais moment. Le ministre français délégué au Commerce extérieur, Franck Riester, a beau se plaindre d’une « instrumentalisation » de l’accord, la vague protectionniste qui traverse son pays risque d’emporter les candidats macronistes lors du scrutin européen et de mettre en péril l’AECG, qui leur est si cher.

M. Riester a annoncé cette semaine que le gouvernement ne comptait pas transmettre l’accord à l’Assemblée nationale pour un nouveau vote, comme la procédure française l’exige, avant les élections européennes, « car ce sujet nécessite un temps de débat apaisé ». Mais tôt ou tard, un nouveau vote devrait avoir lieu.

Or, le parti présidentiel et ses alliés ne détiennent plus une majorité des 577 sièges de l’Assemblée depuis les élections législatives de 2022. En attendant le vote, l’Élysée essaie de mettre toutes les chances de son côté en jouant la carte « affective ». Dans un entretien accordé cette semaine au Figaro, M. Riester a tenu à souligner les liens culturels entre la France et le Canada. « Rappelons qu’il s’agit d’un accord signé avec une démocratie francophone, amie de la France, avec laquelle nous partageons au niveau international les combats sur l’environnement, les droits sociaux et les droits humains », a-t-il dit au quotidien parisien.

M. Riester devrait accompagner le nouveau premier ministre, Gabriel Attal, lors de son premier déplacement en dehors de l’UE depuis sa nomination par M. Macron en janvier. Les deux hommes sont attendus à Ottawa le 10 avril prochain, avant de faire un arrêt à Québec, où M. Attal prononcera un discours devant les membres de l’Assemblée nationale, et un autre arrêt à Montréal.

Les bureaux de Justin Trudeau et de François Legault ont tous deux diffusé des communiqués cette semaine pour annoncer la visite de M. Attal, sans toutefois mentionner l’AECG. Selon le bureau de M. Trudeau, la visite « sera une occasion de faire avancer nos travaux sur des priorités communes, notamment la lutte contre les changements climatiques, la conservation et la mise en place d’une économie carboneutre, l’accroissement du commerce, la réaffirmation de notre engagement inébranlable à promouvoir la langue française et les cultures francophones, ainsi que la protection de la démocratie et des droits de la personne dans le monde entier ».

En présentant ainsi le Canada et le Québec comme des alliés de la France en matière de promotion de telles vertus, MM. Trudeau et Legault pourront aider MM. Attal et Riester à mieux défendre l’AECG une fois de retour chez eux. C’est ce que l’on appelle une relation affective et « en même temps » stratégique.

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