La pêche au sébaste, depuis trop longtemps sur la glace ?


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Tout comme les agriculteurs, les pêcheurs sont aux premières loges des bouleversements climatiques. Et la remontée fulgurante des stocks de sébaste dans le golfe du Saint-Laurent est un exemple des menaces de déséquilibre qui planent sur les écosystèmes.

Ottawa va en effet bientôt annoncer la réouverture de la pêche au sébaste, un poisson qui était sous le coup d’un moratoire depuis 1995, a confirmé la semaine dernière la ministre fédérale des Pêches, Diane Lebouthillier.

Les pêcheurs, eux, sont plutôt impatients de connaître les modalités de cette reprise et la répartition des permis. Plusieurs reprochent au politique d’avoir pris le pas sur les données scientifiques — et aux politiciens de prendre beaucoup trop leur temps.

C’est que la surabondance du sébaste a affecté d’autres pêches, comme celle de la crevette. Alors que ce crustacé montre des signes d’affaiblissement face aux changements climatiques, c’est aussi une question d’adopter des modèles de pêche plus durables. « Le message que je reçois présentement, c’est : “Continue à mettre de la pression sur la crevette” », dit Yan Bourdages, capitaine-propriétaire d’un crevettier.

« On voit bien que la crevette ne va pas bien. Mais on me dit aussi : “Tu as juste ça à pêcher” », poursuit celui qui est aussi membre du conseil d’administration de l’Association des capitaines propriétaires de la Gaspésie (ACPG). L’ouverture tant attendue de la pêche au sébaste est peut-être la seule manière de sauver son entreprise, selon lui, alors que des scénarios de moratoire planent sur la pêche aux crevettes.

« Avoir une gestion écosystémique, c’est exploiter les ressources qui sont en santé pour qu’elles restent en santé », dit M. Bourdages. Il souhaiterait pouvoir diversifier sa pêche pour éviter « de cibler toujours la même espèce avec de gros volumes », expose-t-il.

Poisson de fond, le sébaste a été péché durant des décennies, mais pas toujours avec des techniques pour préserver la ressource, expose aussi Jean-Bernard Bourgeois, président de la nouvelle Association des pêcheurs de sébastes des Îles. La drague de fond est à éviter. Les 21 pêcheurs propriétaires qu’il représente plaident plutôt pour une technique pélagique : le chalut (filet) se promène plutôt entre la surface et le fond de la mer, mais sans le toucher.

Rouvrir la pêche, donc, mais pas n’importe comment. « Si on veut vraiment reconstruire cette pêcherie comme il faut, il ne faut pas reproduire les mêmes erreurs », dit M. Bourgeois. Pas question de se rasseoir dans 5 ou 10 ans pour parler d’une fermeture, poursuit-il.

La meilleure façon d’assurer la gestion de ces ressources à long terme, selon lui, est de bien répartir les permis de pêche et de les octroyer en priorité à des pêcheurs, et non pas à de grandes entreprises délocalisées qui embaucheraient des capitaines localement.

Phénomène influencé par le climat

 

La remontée spectaculaire de deux espèces de sébaste dans le golfe du Saint-Laurent est un petit miracle en soi, dit la biologiste Caroline Senay, de l’Institut Maurice-Lamontagne. Elle a contribué à évaluer la biomasse à 3,2 millions de tonnes en 2021 pour le ministère des Pêches et des Océans.

Cette pêche est sous le coup d’un moratoire depuis 1995 dans la région, et « pendant plusieurs années, il n’y avait pas de signes positifs : on ne voyait pas de bébés, entre autres », indique Mme Senay en entrevue au Devoir. Ce n’est qu’en 2013 que de petits sébastes sont devenus assez grands pour se prendre dans les filets durant les relevés de son ministère dans les eaux du golfe. Son équipe a donc évalué à rebours que les premiers bébés sébastes ont dû naître autour de 2011, mais puisqu’ils avaient alors la taille d’un grain de riz, ils n’avaient pas été détectés.

La naissance — ou leur renaissance — « est parmi des événements super rares », précise la biologiste. Il y a donc une foule de facteurs qui ont pu jouer, dont le réchauffement des eaux : 2011 a été une année où cette montée de la température du golfe du Saint-Laurent a été particulièrement notable. « Le golfe se réchauffe vraiment vite », dit-elle. Il a d’ailleurs déjà gagné 2 °C depuis.

Les sébastes seraient donc « plutôt gagnants ». De l’autre côté, ils se nourrissent de crevettes nordiques, entre autres espèces. Ce crustacé est pour sa part en déclin depuis environ 15 ans, car il résiste mal au réchauffement et à la baisse conséquente du taux d’oxygène dans l’eau.

Le sébaste en est également le principal prédateur, et son retour a bel et bien « amplifié le déclin de la crevette », explique Mme Senay. La diminution des stocks de celle-ci avait toutefois commencé avant la résurgence de ce poisson rouge, affirme-t-elle.

S’il est si abondant depuis maintenant plus de 10 ans, pourquoi attendre si longtemps avant de redistribuer des quotas ? La biologiste du ministère reste prudente : c’est une espèce qui grandit lentement et il fallait lui laisser le temps d’arriver à la taille minimale réglementaire, mais aussi s’assurer de développer des méthodes de pêche écologiques en étudiant le comportement des poissons.

Pour Claudio Bernatchez, président de l’ACPG, la réponse est plutôt foncièrement politique. Il en veut notamment pour preuve qu’une autre zone de pêche contiguë, l’unité 2, n’a jamais été placée sous moratoire pour le sébaste. Il affirme que des représentants de plus grosses industries (qui ne sont pas des capitaines propriétaires) ne souhaitent pas partager cette biomasse abondante.

« Pour le moment, notre gouvernement a malheureusement succombé aux pressions, on est en train d’observer un dérèglement au niveau de l’écosystème du Saint-Laurent qu’on n’avait jamais vu avant », martèle-t-il.

Le prochain défi sera d’en assurer la transformation, de trouver des débouchés à valeur ajoutée et de le faire connaître aux consommateurs. « On ne veut pas que ce soit un produit de dumping ou de gros volumes envoyés en Asie. On aimerait que ce soit un produit de qualité, dans les assiettes au Canada en premier », conclut M. Bourgeois.

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