«La vie secrète des arbres», de la forêt à la bande dessinée

Véritable révélation pour plusieurs lecteurs, texte de vulgarisation aux assises scientifiques manquant de rigueur pour d’autres, La vie secrète des arbres, publié dans sa version originale par l’ingénieur forestier et écrivain allemand Peter Wohlleben en 2015, a été reçu comme un cri du coeur qui lui a permis de se trouver sur plusieurs listes d’ouvrages à succès à travers le monde. Ce n’était qu’une question de temps avant de voir le livre, qui nous apprenait de façon un peu romantique le fonctionnement biologique de la forêt, adapté pour une autre discipline. S’il y a eu un documentaire en 2017, c’est cette adaptation en bande dessinée, signée par les Français Fred Bernard (scénario) et Benjamin Flao (dessins), qui pique notre curiosité, puisque la matière première prend la forme, ici, d’un récit à saveur bioscientifique bien gorgé de soleil.

C’est un Fred Bernard que l’on sent content de ce travail de longue haleine que nous joignons pour discuter de cette adaptation transformée, pour laquelle il fut difficile de trouver les bonnes personnes. Pourtant, cette rencontre allait de soi, Fred Bernard ayant publié, l’année dernière, son Carnet d’un jardinier amoureux du vivant, dans lequel il raconte, en dessins et en mots, son rapport à son propre jardin. « En fait, l’idée de faire cette adaptation est venue de l’éditeur (Les Arènes, en France), qui cherchait mais qui ne trouvait pas. Avant moi, il y a d’autres auteurs qui ont échoué, parce qu’on voulait cette adaptation sans vraiment savoir ce qu’on cherchait. En revanche, le dessinateur, Benjamin Flao, était déjà du projet et, après le troisième ou quatrième essai, il a proposé mon nom puisqu’on avait déjà travaillé ensemble, et j’ai mis en route quelque chose qui leur plaisait. »

On comprend donc que cela n’est pas une oeuvre facilement adaptable, puisque ce n’est pas un récit à proprement parler. Existait-il un rapport préalable entre Fred Bernard et le texte original ? « Ah oui ! Je l’avais acheté et lu, tout comme certains des autres livres de Peter, et j’étais ravi de le faire parce que c’est un véritable défi, c’est un puzzle ! En même temps, je me souviens que, lors de ma première lecture, je me demandais à quoi ressemblait ce dont Peter nous parlait. Je passais mon temps à chercher des images sur mon téléphone ! Donc, je savais que je pouvais apporter ça, cette mise en images. Aussi, je ne voulais pas suivre sa façon de raconter. Et comme Peter était très ouvert à nos propositions, je lui ai proposé de montrer sa vie en parallèle, avec son cheminement et ses déceptions. Toutes des choses qu’il avait racontées en entrevue. J’ai simplifié un peu, mais je me dis qu’au lieu de perdre dans la transposition de l’oeuvre, comme cela arrive souvent, cette fois, on y gagne en apprenant des choses qu’il n’y a pas dans l’original. »

Il faut donc prendre un livre qui existe, qui vit, et non seulement le transposer, le remanier, mais le repenser en entier. Combien de temps Bernard et Flao ont-ils consacré à une bande dessinée pour laquelle le sujet de base, les arbres et la forêt, ne représente un sujet d’expertise pour ni l’un ni l’autre ? « Entre les premiers tâtonnements et la fin ? On a mis, je dirais, deux ans et demi. Bon, j’avais quelqu’un avec moi qui parlait allemand et qui pouvait m’aider à comprendre la langue plus technique. En fait, je dirais que c’est comme démonter un moteur pour en faire un autre. J’ai pris tous les éléments du livre, par exemple lorsqu’il est question de photosynthèse ou d’entraide avec les champignons, et je les ai réunis. Parce que, dans le texte original, Peter saupoudrait ces éléments de savoir un peu partout. C’est pourquoi, par exemple, j’ai séparé la bande dessinée en saisons pour en respecter les différentes logiques et ainsi organiser le récit. En plus, j’ai passé plusieurs semaines à rassembler des dossiers de photos pour Benjamin, pour qu’il dessine la bonne chose, comme la bonne chenille ou le bon parasite, parce qu’on ne peut pas croire tout ce qu’on trouve sur Internet quand on fait une recherche rapide. »

On reconnaît bien là le côté un peu scientifique de Fred Bernard, lui qui aurait pu devenir vétérinaire et qui a aussi flirté avec l’idée de devenir ingénieur forestier. Un peu comme si le destin finissait toujours par le ramener à la nature. « Ha ! C’est tentant d’y croire, en tout cas. C’est vrai que lorsque l’on regarde mon parcours, il y a une certaine logique. Mon premier livre jeunesse portrait sur la déforestation ! Et même Peter m’a avoué qu’il trouvait la bande dessinée mieux que son livre. D’ailleurs, il a collaboré en nous reprenant sur certains aspects scientifiques devenus caducs depuis la parution originale, et comme il a un côté très drôle, presque personnage de bédé, il était content de se voir représenté ainsi. Tout comme il a accepté qu’on le fasse se balader avec son chien. On voulait qu’il ait quelqu’un avec lui, sans que cela soit un étudiant ou un journaliste. »

Et Fred Bernard, le dessinateur, il aurait voulu l’illustrer lui-même, cet album ? « J’aurais pu, mais Benjamin, il est hyper fort. Plus de 200 pages d’arbres, pas deux branches pareilles ! Ça prend une espèce de génie du dessin comme lui pour accomplir ça. Si je suis un violon, lui, c’est un stradivarius. »

Et c’est ce qui ressort le plus de cette adaptation, le respect et l’amour, que l’on sent autant dans le travail de création que dans la finalité de l’album. Ce qui aurait pu n’être qu’une autre façon facile de produire une bande dessinée adaptée d’un livre à succès est devenu, au final, une façon nouvelle de parler de la sempiternelle relation entre l’humain et la nature. C’est dans l’air du temps !

La vie secrète des arbres

Texte de Fred Bernard, illustré par

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