La voix des femmes | Le Devoir

Il y a quelques années, je travaillais comme recherchiste pour une station de radio musicale. La réalisatrice, qui s’occupait aussi de programmer la musique diffusée, avait appris durant ses études que, comme les voix de femmes agacent l’oreille, il est préférable de placer les chansons interprétées par des voix féminines entre deux voix masculines. Le plus dérangeant pour moi, encore plus que le fait que cette règle débile soit enseignée, c’est qu’une femme brillante l’applique sans la remettre en question.

À quelques jours de la Journée internationale des femmes, je remarque que plusieurs d’entre elles ont pris la parole dernièrement et que leurs voix, distinctes et affirmées, portent.

Je ne peux passer à côté de l’appel lancé par Judith Godrèche en ouverture du gala des César. Après avoir porté plainte contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon, l’actrice française est devenue la figure de proue de la dénonciation des violences sexuelles dans le milieu du cinéma français. « Depuis quelque temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas. Ou à peine. Où êtes-vous ? Que dites-vous ? Un chuchotement, un demi-mot. Ça serait déjà ça. » C’est un appel à ne plus se taire, à entamer sans attendre une discussion pour que les choses changent. « Il faut se méfier des petites filles, elles touchent le fond de la piscine, elles se blessent, mais elles rebondissent », a-t-elle ajouté en évoquant la résilience de celles-ci. 

Il y a eu, ce même soir, la victoire étincelante de Monia Chokri dans la catégorie du meilleur film étranger pour Simple comme Sylvain, devant Christopher Nolan (Oppenheimer) et Wim Wenders (Perfect Days), et son discours drôle, vibrant, plein de vie. « Aujourd’hui, je peux dire que la vie que j’ai est plus grande que celle que j’ai rêvée », a lancé l’actrice et réalisatrice québécoise dans un éclat de joie rayonnante. Je voudrais que toutes les jeunes filles puissent voir ce moment d’émotion télévisuelle, lors duquel une femme — la seule en nomination dans cette catégorie —, triomphante et impériale, goûte sa victoire et la savoure.

Au micro de Pénélope McQuade, lors d’une entrevue soulignant ses 40 ans de carrière, on a pu entendre rouler les larmes de Josée Blanchette. La chroniqueuse-étoile du Devoir a exprimé une tristesse légitime et lucide, qui tire son origine de l’inaction généralisée face aux changements climatiques et du legs honteux que l’on prépare aux générations futures. Des larmes courageuses et indignées en réponse au manque de courage des politiciens et autres détenteurs du pouvoir.

En roulant vers l’Outaouais, j’ai appris la démission de la mairesse de Gatineau, France Bélisle. Dénonçant le climat hostile, l’intimidation et les tensions ainsi que la toxicité ambiante, la politicienne a déposé les armes. Admettre qu’on est arrivé au bout de ce qu’on pouvait offrir et accomplir, faire passer le respect de soi devant le don de soi, on devine que ce fut déchirant. D’autres soeurs d’armes prendront le relais pour poursuivre le combat.

Le soir de l’inauguration du Salon du livre de l’Outaouais, le discours de la présidente d’honneur, Léa Clermont-Dion, nous a tous donné des ailes. Communicatrice animée du feu des idées et d’une soif de justice qui la projette dans l’action, l’autrice et réalisatrice a louangé la force de l’expression orale et écrite : « raconter, c’est un acte de résistance pour exister. […] Et si dire, c’était agir ? […] Écrire pour faire rejaillir l’espoir là où il s’est éteint. La littérature nous permet, face aux turpitudes, de garder le cap, de comprendre ce qui se trame. »

C’est lors de ce salon que j’ai rencontré une autre voix essentielle, assumée dans sa colère nécessaire, celle de l’écrivaine Michelle Lapierre-Dallaire, qui vient de faire paraître Je vous demande de fermer les yeux et d’imaginer un endroit calme. Dans la filiation des Nelly Arcan et autres Marie-Sissi Labrèche, cette jeune et grande voix sculpte par l’écriture le récit cru et éblouissant de la reconquête de soi après une enfance marquée par les agressions. Traumavertissement : c’est puissant, ça fesse et ça bouleverse.

À l’écoute de toutes ces voix qui s’élèvent, je réalise que je deviens moi aussi plus affirmée, moins à la recherche du compromis, et m’en réjouis. Cette chorale de voix féminines, écoutons-la percer le silence et briser l’omerta, car elle entonne l’air du temps et annonce sans vaciller ce qui est à venir et à reconstruire.

Marie-Hélène Poitras signe avec ce texte poignant son dernier Style libre. Sa plume se déploiera désormais en semaine dans les pages culturelles, dans le cadre d’une chronique à surveiller un mardi sur deux, dès le 12 mars.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author