L’ancien bras droit de René Angélil optimiste pour la musique québécoise

La musique québécoise connaît des temps difficiles, alors que l’on apprenait cet été qu’à peine 23 chansons francophones d’ici figuraient dans le classement des 1000 titres les plus écoutés au Québec sur les plateformes. Personne ne s’attend à ce que l’année 2024 soit celle où la tendance s’inverse, mais les choses finiront un jour ou l’autre par mieux aller, croit Mario Lefebvre, qui fut l’un des bonzes de l’industrie musicale. « La musique, c’est cyclique. Ça va et ça vient », se plaît à rappeler celui qui a été l’un des architectes de la carrière de Céline Dion à l’international. Qui sait, le Québec pourrait peut-être bientôt engendrer la nouvelle grande star planétaire ? 

« Ce n’est pas la première fois que la musique québécoise traverse une crise. Au début des années 1980 aussi, on avait de la difficulté à connecter avec le public. Les ventes de disques avaient chuté. Puis MusiquePlus est arrivée. Il y a eu une effervescence avec Mitsou, Les BB… À la fin des années 1980, la musique québécoise se portait beaucoup mieux », note Mario Lefebvre, qui cumule 45 ans d’expérience dans l’industrie.

M. Lefebvre aura d’abord été journaliste musical avant de se joindre à la maison de disques Warner, puis à l’étiquette CBS, devenue Sony. En gravissant les échelons, il a côtoyé les plus grandes vedettes internationales, de Michael Jackson aux Rolling Stones, en passant par Leonard Cohen. Il aura aussi contribué à faire de Francis Cabrel « le chanteur français le plus populaire du Québec », en plus de propulser la carrière d’artistes québécois à l’étranger : celle du pianiste André Gagnon, mais aussi, bien sûr, celle de Céline. 

« J’ai été chanceux. J’ai toujours été au bon endroit au bon moment », reconnaît-il, conscient d’avoir connu les plus belles années de l’industrie. C’était à l’époque où il se vendait des albums à la pelletée. Les compagnies de disques pour qui il a travaillé avaient le luxe de pouvoir dépenser sans compter. 

Puis, l’arrivée des sites de téléchargement illégaux est venue complètement bousiller ce modèle économique au début des années 2000. Aujourd’hui, tout se passe sur les plateformes. Même les radios musicales ont perdu de leur lustre. Depuis que les ventes de CD ont été réduites à peau de chagrin, ce ne sont plus les grandes compagnies de disques qui donnent le la dans l’industrie, mais les grands promoteurs de spectacles, comme Live Nation. Les concerts sont devenus la principale source de revenus pour les artistes, pour ne pas dire la seule. 

« On dit que ça ne va pas bien au Québec, mais ça ne va pas beaucoup mieux ailleurs. On dit que les spectacles ont remplacé les disques. Mais les spectacles, ça fait peut-être vivre 5 ou 10 % des artistes. Il y en a beaucoup qui gagnaient leur vie avant avec les disques, et qui aujourd’hui n’y arrivent pas. On a aussi dit que les droits d’auteur étaient l’avenir, mais les compagnies qui ont acheté des catalogues d’artistes connaissent aujourd’hui des difficultés. La réalité, c’est que les droits d’auteur ne rapportent pas tant que ça », souligne celui qui a dirigé au cours des années 1990 Distribution Select, qui était le principal distributeur de CD au Québec. 

Se battre contre l’éphémère 

Pour autant, Mario Lefebvre n’est pas nostalgique. Il ne sait pas comment précisément, mais l’industrie saura rebondir. « La seule chose qui m’inquiète vraiment pour l’avenir, c’est que les artistes suscitent beaucoup moins d’engagement de la part de leurs fans depuis une dizaine d’années. C’est normal que Bono ne soulève plus autant les foules qu’avant, mais ce n’est pas normal qu’aucun groupe n’ait remplacé U2 en termes d’engouement. Taylor Swift est l’exception qui confirme la règle en ce moment », observe-t-il.  

Difficile, il faut le dire, pour les nouveaux artistes, de développer un sentiment d’appartenance dans le contexte actuel. « Avant, la promotion d’un album, ça pouvait s’étirer sur un an ou deux grâce aux extraits radio. Aujourd’hui, une fois que l’album sort sur les plateformes, si le buzz dure trois ou quatre semaines, c’est beau », illustre Mario Lefebvre, qui a été honoré l’automne dernier à l’Assemblée nationale. 

L’ancien imprésario continue de suivre de près toutes les sorties musicales partout dans le monde. Mais depuis un an, il a dû à regret cesser de travailler après un diagnostic de cancer incurable de la moelle osseuse. « Jusqu’à l’an passé, je roulais à 140 dans la voie de gauche. Ça a été dur d’arrêter. J’ai 65 ans, mais dans ma tête, j’ai encore 18 ans », confie-t-il, serein par rapport à la suite des choses.

La prochaine Céline 

Derrière lui, les murs de son bureau sont ornés d’une pléthore de disques d’or et de platine. Notamment ceux de Roch Voisine, dont il a été le gérant durant plusieurs années. « Il y a trois grands mystères de la vie : le camping Sainte-Madeleine, le caramel dans la Caramilk et pourquoi Roch Voisine n’a pas percé à l’international », répète-t-il toujours à la blague. 

Garou a aussi été l’un de ses poulains au début des années 2000, quand il était le numéro deux des Productions Feeling, la boîte dirigée par son grand ami de toujours René Angélil. Huit ans après le décès du pygmalion de Céline Dion, Mario Lefebvre dit penser à lui encore chaque jour. 

« René était un grand rassembleur. C’était quelqu’un qui avait une vision claire et qui était capable de bien l’exprimer pour que tout le monde converge dans la même direction. C’est pour ça qu’il a réussi à faire ce que personne au Québec n’avait réussi à faire avant, et ce que personne n’a réussi à faire depuis. Cela étant dit, il avait entre ses mains l’artiste la plus travaillante que j’ai connue dans ma vie », évoque-t-il.

Reverra-t-on un jour une chanteuse québécoise atteindre les mêmes sommets que Céline Dion ? « Si c’est pour arriver, ce sera avec Charlotte Cardin », avance sans détour Mario Lefebvre, qui a agi à titre de consultant auprès de cette dernière lors du lancement de son premier album. 

« Elle a tout ce qu’il faut pour y arriver. Elle a le look, la voix, l’écriture… Ce qu’elle propose artistiquement n’existe nulle part ailleurs sur la planète », souligne-t-il. 

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author