L’année électorale s’amorce dans la violence politique aux États-Unis

Oser tenir tête à Donald Trump a peut-être été à la source de représailles, au début du mois dernier, pour le juge américain Arthur Engoron, victime d’une alerte à la bombe à son domicile. C’était quelques heures à peine après avoir interdit à l’ex-président de prendre la parole au dernier jour de son procès pour fraude devant un tribunal de Manhattan.

Le verdict dans cette affaire, qui pourrait mettre en péril l’avenir immobilier de l’ex-président, est attendu au début de la semaine prochaine.

Donald Trump avait pourtant défié le bâillon, pour répandre pendant quelques minutes ses diatribes victimaires habituelles en pleine salle d’audience, avant d’être interrompu par le juge. Sur ses réseaux sociaux, le populiste s’en est plaint, accusant le magistrat de lui en vouloir personnellement.

Hasard ou coïncidence : le soir même, un appel anonyme a fait débarquer une escouade policière tactique au domicile du juge, à la recherche d’une bombe qui n’existait pas. 

En anglais, la chose a été baptisée « swatting ». C’est l’envoi, sur la base de fausses déclarations, d’une équipe d’intervention, une SWAT team, au domicile d’une personne pour lui nuire ou l’intimider. 

Depuis quelques semaines, le phénomène est en pleine explosion aux États-Unis, et cible des personnalités publiques, des politiciens, des élus et des fonctionnaires locaux dont les discours ou les décisions, pour la grande majorité d’entre eux, portent atteinte directement à la crédibilité ou aux ambitions politiques de Donald Trump. Une tendance qui est particulièrement inquiétante alors que le pays vit une année électorale où les divisions et la haine sont encore et toujours exacerbées par le candidat favori des républicains en vue de la présidentielle de novembre prochain. 

« Le swatting est une forme de violence politique, surtout lorsqu’il vise des juges, des fonctionnaires, des élus et d’autres personnes occupant des fonctions officielles, résume en entrevue au Devoir le politicologue Jason Lyall, directeur du Laboratoire de recherche sur les violences politiques au Collège Dartmouth, au New Hampshire. Il est conçu pour faire peur et a pour objectif de remodeler le paysage politique par le biais de menaces de blessures physiques, voire de violence directe. Il doit être considéré comme une forme de terrorisme. » 

Lundi, Shontel Brown, jeune représentante démocrate de l’Ohio au Congrès, est devenue la dernière députée américaine en date à subir le débarquement d’une équipe tactique à son domicile, ce qui porte à plus de 30 le nombre de députés ou sénateurs victimes de ces appels anonymes et de leurs conséquences dramatiques depuis Noël dernier, selon la police du Capitole. Mme Brown a dénoncé dans les dernières semaines les positions radicales des élus républicains de son État sur l’aide et les programmes dont bénéficient les minorités sexuelles de l’Ohio.

Samedi, le représentant républicain du Minnesota Tom Emmer, conspué par Trump pour ne pas avoir embarqué dans ses théories électorales complotistes en 2020, a été soumis au même traitement, après un appel anonyme faisant état d’une personne victime d’un enlèvement retenue dans sa résidence de Delano. 

L’ultime opposante à Donald Trump dans la course à l’investiture républicaine, Nikki Haley, elle, a dû faire face à un cas de swatting à la charnière du nouvel an, à sa résidence de Kiawah Island, en Caroline du Sud, où les forces de police ont été envoyées, croyant répondre à un appel pour meurtre et tentative de suicide.

« C’est ce qui arrive lorsque vous vous présentez à la présidence », a dénoncé l’ex-ambassadrice des États-Unis aux Nations unies et conservatrice modérée, tout en qualifiant d’« horrible » l’événement qui a mis les forces de l’ordre et sa famille « en danger ». 

En 2017, un appel du genre a entraîné la mort d’un jeune homme à Wichita, au Kansas, abattu par une équipe tactique envoyée chez lui par un canular téléphonique. 

La détermination de Nikki Haley à rester dans la course à l’investiture du Parti républicain malgré les nombreux appels au désistement lancés par Donald Trump et ses alliés en a fait une cible privilégiée du populiste. Sur le terrain électoral, tout comme en ligne, le milliardaire l’accuse d’être au service des démocrates et l’a affublée du surnom de « cervelle d’oiseau » pour mieux la discréditer aux yeux de ses partisans. 

Le poids des mots

« Le langage controversé et provocant de Donald Trump tend à diaboliser ses opposants et à amener ses partisans à considérer le recours au swatting comme une forme légitime de protestation contre leurs ennemis politiques, dit Jason Lyall. Il dispose d’une énorme portée médiatique, à la fois via la télévision traditionnelle et les journaux, mais également par les réseaux sociaux, pour exercer une pression sur ses cibles, sans peur d’appeler à la vengeance et même de divulguer des informations personnelles pouvant être utilisées contre elles. »

Au début de l’année, le procureur général des États-Unis, Merrick Garland, a d’ailleurs dénoncé une « augmentation profondément inquiétante » de ces menaces ciblant des agents publics en les qualifiant d’« inacceptables » et de délétères pour « le tissu de notre démocratie ».

Depuis que le FBI a mis en place en juin dernier sa première base de données afin de documenter le phénomène, 550 cas de swatting ont été enregistrés aux États-Unis, rapporte le site Axios. Ce nombre comprend ceux dont ont été victimes simultanément la juge Tanya Chutkan et l’avocat spécial du ministère de la Justice, Jack Smith, il y a quelques jours. Des appels anonymes prétendaient que des coups de feu avaient été entendus à l’intérieur de leurs résidences respectives. Mme Chutkan est chargée du procès au criminel contre Trump et sa tentative de modifier les résultats du scrutin de 2020. M. Smith mène la charge contre le populiste dans plusieurs des 91 chefs d’accusation qui pèsent sur lui et sa campagne électorale.

« Il ne fait aucun doute que le swatting représente une menace pour la démocratie américaine, explique Jason Lyall. C’est une forme d’intimidation qui pourrait inciter des candidats à ne pas se présenter pour occuper des fonctions publiques ou forcer des personnes qualifiées à se retirer de courses électorales. Cela pourrait aussi conduire des organisations à annuler des rassemblements, à ne pas tenir des réunions de peur d’être victimes de tels appels anonymes. Par crainte pour la sécurité de leur famille, des fonctionnaires pourraient également refuser d’enquêter sur des crimes ou même de punir des contrevenants. »

C’est sans doute l’effet recherché par les instigateurs de ces coups de fil dramatiques, contre lesquels la secrétaire d’État du Maine, Shenna Bellows, a décidé de se tenir debout à la fin de l’année dernière, après l’envoi d’une équipe tactique à son domicile. L’État avait décidé, la journée même, tout comme le Colorado, de retirer le nom de Donald Trump des bulletins de vote en raison de sa participation à l’insurrection du 6 janvier 2021. Une disposition dans la Constitution leur permettait de le faire, selon eux. 

« S’il vous plaît, encouragez ceux que vous influencez à désamorcer cette rhétorique, a-t-elle lancé sur les réseaux sociaux. Ces communications menaçantes et incessantes […] sont inacceptables. Elles sont conçues pour me faire peur et pour nous faire taire », a-t-elle ajouté, tout en appelant les gens à canaliser « le respect et la bienveillance ». « Nous devrions pouvoir accepter nos désaccords sur des questions importantes sans menaces ni violence », a-t-elle conclu.

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