L’argile dans le sol d’un futur lac de boues rouges fait craindre des glissements de terrain à Saguenay

L’agrandissement du plus grand dépotoir industriel de Saguenay provoque une levée de boucliers. Des millions de tonnes de boues rouges et corrosives remplaceront d’ici quelques années le boisé Panoramique, une petite forêt située au centre de la ville. Rio Tinto projette de convertir ce parc nature en parc à résidus pour alimenter les alumineries de la région. Mais le sol du site convoité contient de l’argile, et il est connu que les glissements de terrain se produisent le plus fréquemment dans les sols argileux, a appris Le Devoir. La multinationale se veut rassurante, mais les citoyens des alentours craignent le pire.

Un glissement de terrain a emporté en 2021 la cour arrière du voisin de Pierre-Paul Legendre. « Ça démontre la fragilité du sol », observe ce Saguenéen, qui habite dans les hauteurs du quartier Panoramique, dans l’arrondissement de Chicoutimi. Les propriétaires avaient coupé les arbres du terrain pentu, puis le sol s’était effondré peu de temps après, d’un seul coup, sur le domicile d’en bas, explique le retraité. 

Inquiet, il pointe la colline boisée visible depuis son salon. Des milliers d’arbres disparaîtront bientôt de cette butte parce que Rio Tinto prévoit y ouvrir son prochain parc de résidus de bauxite (le principal minerai dont est tiré l’aluminium).

Ces déchets industriels s’accumulent depuis près d’un siècle à Saguenay : près de 40 millions de tonnes de cette mixture reposent déjà dans une décharge au centre de la ville. Ce lac de boues rouges arrivera au maximum de sa capacité d’ici 2030, et la minière a décidé d’utiliser le boisé Panoramique pour y déverser ses 15 prochains millions de mètres cubes de rejets (soit plus de 37 millions de tonnes, selon les calculs du Devoir).

Carte montrant l’actuelle décharge de boues rouges et le site d’agrandissement projeté (contour approximatif)

Pressions des citoyens

L’instabilité du sol du site retenu suscite de fortes angoisses chez certains résidents, dont certains habitent à 500 mètres du futur crassier. Trois documents techniques, dont un inventaire des pertes de milieux humides réalisé par la firme WSP, confirment la présence d’argile dans le sol du dépotoir projeté. Ces données précises ont été obtenues grâce aux efforts du Comité de citoyens pour un Vaudreuil durable (CVD), dont fait partie Pierre-Paul Legendre.

Cette argile inquiète, car elle est un facteur de risque déterminant en ce qui concerne les glissements de terrain. Et de telles catastrophes surviennent régulièrement au Saguenay. Le souvenir de la tragédie de Saint-Jean-Vianney est d’ailleurs encore vif dans la région : le village jadis établi juste en face du boisé Panoramique, de l’autre côté de la rivière, s’était affaissé en 1971. Presque l’entièreté de la municipalité et des dizaines de vies avaient été emportées dans le désastre.

Rio Tinto est au fait de cette présence d’argile. « On n’ira pas déposer des résidus sur l’argile, comme cela peut entraîner des glissements. On ira sur le roc », a déclaré un représentant de l’entreprise, selon le procès-verbal d’une consultation citoyenne. Contourner ces zones sensibles va rapetisser de 33 % le plan initial du parc de résidus du boisé Panoramique, selon ce même document.

La compagnie alléguait dans sa demande initiale de certificat d’autorisation environnementale que le site du boisé Panoramique était « hors de zone à risque de glissement de terrain ». Questionnée par Le Devoir sur l’évolution du dossier, une porte-parole de Rio Tinto a répondu par courriel que « plusieurs analyses géotechniques ont été faites avec des spécialistes pour caractériser le sol afin d’obtenir une définition beaucoup plus précise de la constitution du sol du site projeté ». L’entreprise n’a pas voulu nous montrer ces études.

En dépit de cela, « je comprends les préoccupations des citoyens », soutient François Courchesne, expert en science des sols à l’Université de Montréal. Quatre facteurs provoquent les glissements de terrain : une pente, la présence d’argile, la présence d’eau et des chocs dans le sol.

Le boisé Panoramique cumule ces quatre facteurs de risque. Les pentes du secteur peuvent atteindre 15 %, selon les analyses de Rio Tinto.

Les secousses d’un « camion qui roule » peuvent causer le choc nécessaire à un glissement, assure aussi le professeur Courchesne en entrevue. Ce spécialiste de l’argile et des mouvements de terrain ne peut statuer sur le cas spécifique de Saguenay faute de cartes détaillées du sol, mais il demeure d’avis que « ce n’est pas la meilleure idée » d’installer un tel dépotoir sur une colline. « Le plan de mettre un dépôt minier sur une partie haute d’une ville, c’est aussi intelligent que d’installer une fosse septique en hauteur, dit le professeur. Argile, pas argile, la gravité fait son oeuvre. »

Le choix du boisé Panoramique reste pour la minière l’« option qui aurait le plus de sens du point de vue environnemental, social, technique et économique », selon sa porte-parole.

« On ne veut pas que [l’usine de transformation de bauxite] ferme. On ne veut pas perdre les 1000 emplois. On veut juste que ça soit [un projet] durable », affirme Jean-Yves Langevin, un autre citoyen membre du CVD peu rassuré par les informations partielles de Rio Tinto. « Ce n’est pas pour moi. C’est pour ma région. »

Environ 6200 maisons se trouvent à proximité du parc de résidus miniers planifié.

Un deuxième et un troisième site

Un deuxième site potentiel a été repéré pour le futur lac de boues rouges. Ce lieu-dit « de Laterrière » est la propriété du géant de l’aluminium, et une dizaine de milliers de tonnes de résidus de bauxite y dorment déjà depuis des décennies.

Mais la facture pèse dans la décision, selon ce qu’on peut lire dans la demande de certification d’autorisation du projet industriel. Réhabiliter cet emplacement laissé en plan coûterait 400 millions de dollars, comparativement à 200 millions de dollars pour transformer le boisé Panoramique, selon une estimation de Rio Tinto datée de 2017. Choisir le dépotoir de Laterrière « implique le pompage de résidus […] sur une distance de plus de 13 km, ce qui diminue grandement sa faisabilité technique », précise-t-on toujours dans les documents produits par la minière.

Rio Tinto priorise aussi le boisé Panoramique parce qu’il y a « une valeur écologique nettement plus élevée au site de Laterrière ». Une dizaine de milieux humides ont malgré tout été recencés dans le boisé Panoramique par les équipes mandatées par Rio Tinto.

Le CVD a suggéré un troisième site aux ingénieurs de la minière. Éloigné de toute habitation, l’endroit est situé « entre Chicoutimi et Bagotville, près de la voie ferrée ». Le CVD ne veut pas dévoiler sa localisation exacte pour ne pas entraîner de spéculation. La porte-parole de Rio Tinto a affirmé au Devoir qu’on « considérait » cet espace, mais elle ne s’attend pas à ce qu’une décision soit prise avant au moins l’an prochain.

La Ville de Saguenay n’a pas délivré de permis de construction pour la conversion du boisé Panoramique ; la décision finale reste donc encore en suspens.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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