L’armée woke aux États-Unis (oui, vous avez bien lu)

« On ne peut pas simplement leur tirer dessus ? » L’été est à peine entamé en ce premier jour de juin 2020. Les cerisiers ont depuis longtemps fané sur le National Mall de Washington. Mais la température sociale aux États-Unis est montée abruptement après la mort de George Floyd six jours plus tôt. Les manifestations se multiplient. Y compris dans la capitale.

À la question du président Donald Trump, le général Mark Milley, président du comité des chefs d’état-major, répond vivement : « Non, on ne peut pas tirer [sur les manifestants], même dans les jambes. » Et non, on ne peut pas aller « fracasser des crânes ».

Ce n’est pas la première fois que les généraux ont maille à partir avec le chef de l’exécutif. Et malgré les invectives (« Vous n’êtes qu’une bande d’imbéciles et de bébés ! ») et les railleries (« McMaster a l’air d’un vendeur de bières ! » ), les militaires et anciens militaires du gouvernement américain persévèrent. Même après que le président eut interféré dans les procédures internes de l’armée en cherchant l’absolution d’Edward Gallagher, un Navy SEAL condamné en cour martiale pour crimes de guerre, et malgré le limogeage du respecté lieutenant-colonel Alexander Vindman, escorté par un marine hors de la Maison-Blanche.

Souvent dépeints comme l’« axe des adultes » à bord d’un gouvernement Trump sans morale, les militaires sont les ultimes contreforts de l’édifice constitutionnel face aux impulsions délétères d’un président ignare. Ce n’est pas que l’éthos et le professionnalisme militaires les immunisent… mais ça les rend plus résistants.

Il y a toutefois là un piège.

D’abord parce que les militaires eux-mêmes peuvent s’y faire prendre. C’est le cas en juin 2020. Milley est en tenue de combat. Il suit le président après que les manifestants eurent été expulsés violemment du square Lafayette. Il rebrousse chemin dès qu’il comprend qu’il s’agit d’une opération de relations publiques. L’image va laisser des traces : celles d’une caution militaire au recours à la force et de la perception d’une politisation du leadership militaire — le talon d’Achille de l’armée, que la Ronald Reagan Foundation lie à l’érosion (relative) de la confiance des Américains envers les forces.

Quand une démocratie dérive, les deux clés sont la justice (qui maintient l’État de droit ?) et la défense (à qui répond l’armée ?). Or, les mécanismes qui ont tenu bon de 2016 à 2020 sont corrodés. L’équipe de transition républicaine le sait et elle a ces deux piliers dans sa mire. L’« Agenda 47 » diffusé par le candidat républicain prévoit de « démanteler l’establishment mondialiste » (sic) des départements de la Justice et de la Défense. Il envisage de mettre les forces armées à sa main en tablettant les militaires qui voudraient lui résister ou ceux qui ne correspondraient pas à ses normes, en cannibalisant le Pentagone, en nommant des officiers loyaux — déjà désignés dans le cadre du « Project 2025 » — aux postes de leadership.

Or, la capacité de résistance des forces armées, à l’instar de celle des autres institutions, est considérablement émoussée. C’est le constat que fait Risa Brooks dans Foreign Affairs. Elle y décrit comment les républicains ont bloqué l’avancement et les nominations d’officiers, dont celle de Charles Q. Brown Jr. comme président du comité des chefs d’état-major au motif que le général soutenait l’« égalité des chances » dans l’armée. L’American Accountability Foundation a d’ailleurs divulgué les noms de plusieurs généraux et amiraux en remettant en question leurs compétences sur la base du fait qu’ils auraient un programme woke.

Une armée « woke ». Oui, vous avez bien lu.

L’aile droite du « Grand Old Party » s’attaque avec de plus en plus de virulence aux politiques qui, dans les forces armées, reflètent les évolutions sociétales (inclusion, équité, approche environnementale). Elle le fait avec des arguments semblables à ceux qui ont prévalu pour prévenir la déségrégation des forces au siècle dernier, et cela alors que la recherche montre que les politiques d’ouverture et d’équité sont un atout déterminant, sinon crucial, en matière de recrutement, d’efficacité et de sécurité nationale.

Ce qui fait la spécificité des forces dans la société est non pas le conservatisme, mais l’engagement civique : l’histoire des forces est là pour en attester et le rôle des institutions de formation des officiers est déterminant au point de constituer un avantage stratégique substantiel. C’est d’autant plus important que l’élaboration du « Project 2025 » a mené à des discussions sur le possible recours à l’Insurrection Act pour réprimer les (inévitables) manifestations postélectorales. Cette loi, qui permet au président de déployer l’armée en sol américain, a été mobilisée plusieurs fois dans l’histoire, notamment pour forcer la déségrégation dans le Sud en 1957, lors des émeutes de Los Angeles en 1992, ou dans la foulée du désastre de l’ouragan Katrina en 2004. Son utilité est ici évidente.

Mais elle prend une autre dimension lorsqu’un candidat dit — et répète — qu’il sera « dictateur pour un jour ». Une blague, selon ses partisans. Un plan, selon ses détracteurs, qui insistent sur le fait que les autocrates ne cachent jamais leurs intentions avant d’accéder au pouvoir. Mais voilà, explique Tom Nichols, le système démocratique américain n’est pas conçu « pour faire face à un comportement criminel intentionnel de la part du président des États-Unis ».

Or, quelles que soient les vertus qu’on lui prête, l’armée n’est pas un contre-pouvoir constitutionnel. Elle est subordonnée au politique, comme en atteste le limogeage du général McArthur en pleine guerre de Corée par un président impopulaire (Truman). Même sous Nixon, les garde-fous étaient civils : c’est Kissinger qui demandera à l’état-major de différer l’exécution d’un ordre de planifier une attaque nucléaire en avril 1969, le temps que Nixon dessoûle. Même si le général Milley a laissé entendre qu’il protégeait la Constitution et non pas le président, la présidence et non l’individu, l’immixtion du militaire dans le maintien de la démocratie n’augure rien de bon. Car la force d’inertie est une chose ; le refus d’obtempérer à un ordre de l’exécutif en est un autre.

Faire reposer la balance du pouvoir sur les épaules des forces armées serait non seulement dangereux pour une démocratie, mais extraordinairement injuste pour ceux qui le défendent. Par contre, la diversité et l’inclusion forment de solides remparts contre les dérives fascisantes. Et c’est ce que l’activisme trumpiste cherche à casser.

Avec à court terme le risque, comme le décrit Nichols, de créer un schisme au sein des forces. De déconnecter l’armée de la société en la perdant dans la polarisation. De perdre des talents. D’alimenter des guerres intestines qui finiront par affecter des pans entiers de la défense et mettre la sécurité nationale à découvert.

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