L’avant-dernière tuile du puzzle Georg Solti

Avec un coffret Solti Europe. The Orchestral Recordings, Decca boucle la boucle de ses rééditions orchestrales consacrées à Georg Solti (1912-1997), chef hongrois que Yannick Nézet-Séguin a dans sa ligne de mire puisqu’il détient le record du plus grand nombre de victoires aux Grammy Awards, un prix qu’il a remporté à 31 reprises entre 1963 et 1998, ce qui fait de lui l’artiste le plus honoré, jusqu’à ce que Beyoncé lui ravisse ce titre en 2023.

Le coffret Solti  Europe, qui fait suite à Solti. Chicago Complete Recordings, paru en 2017, et au flamboyant Solti London. The Orchestral Recordingsqui nous incita à faire un premier portait du chef en février 2022, couvre toute la carrière du chef sur cinquante années.

Un distributeur visionnaire

C’est, de manière symbolique et émouvante, à Zurich, que tout se noue et se dénoue, dans les CD 1 et 4 de ce coffret. Le premier CD regroupe des enregistrements de janvier et juillet 1947. Georg Solti, né György Stern à Budapest en 1912 (comme pour Ormandy, le patronyme Solti se réfère à une ville hongroise, Solt), est à l’époque encore connu comme pianiste en Suisse,  où s’est réfugiée sa famille après avoir fui la Hongrie en 1939 et où György a remporté le Concours de piano de Genève en 1942.

Solti avait pourtant déjà clairement orienté sa carrière vers la direction d’orchestre, après avoir été, à Salzbourg, assistant de Bruno Walter en 1935 et d’Arturo Toscanini en 1937, puis chef à l’Opéra de Budapest dès 1938. 

Dans l’immédiate après-guerre, Solti est aidé par deux personnages déterminants : Edward Kilenyi, Américain d’ascendance hongroise, pianiste et intendant de la musique des forces armées alliées en Bavière, qui lui ouvre, dès 1946, les portes des opéras en Allemagne, et Moritz Rosengarten, homme d’affaires suisse. En croisant la biographie de Solti et celle du producteur John Culshaw, on peut cerner le profil du discret Rosengarten, qui devint directeur artistique de Decca Classics. Alors distributeur suisse des disques Decca, Rosengarten avait la vision que Decca pouvait sortir d’Angleterre et devenir une société qui enregistrait dans toute l’Europe, puis dans le monde. 

C’est Rosengarten qui signa un contrat d’exclusivité avec Georg Solti et lui fit d’abord enregistrer, en tant que pianiste, les trois sonates pour violon et piano de Brahms avec Georg Kulenkampff, matière du CD 1. Dans sa biographie, Solti commente ainsi ses premiers enregistrements : « Je devais être payé cinq cents francs suisses, pour chacune des trois séances, et le contrat était valable jusqu’à la fin de 1948… Je jouais encore bien du piano à l’époque et me prêtais naturellement au processus d’enregistrement. Je n’étais pas nerveux et les enregistrements étaient réussis. »

Ce que l’on trouve sur les deux premiers CD est les seuls enregistrements avec Kulenkampff, qui mourra prématurément à 50 ans en octobre 1948. Sur le CD 2, on dénichera aussi deux lieder de Schubert chantés par le ténor Max Lichtegg, petit « retour d’ascenseur », ce Lichtegg ayant été celui qui avait présenté Solti à Rosengarten. 

Rosengarten attirera ensuite chez Decca le Philharmonique de Vienne, ce qui ouvrira la voie dix ans plus tard au légendaire Ring de Wagner, dirigé par ce même Solti. 

Chef sanguin

C’est un hasard incroyable que, chronologiquement, le parcours se boucle, le 13 juillet 1997, par une 5e Symphonie de Mahler, oeuvre si emblématique dans la carrière de Solti, enregistrée à Zurich avec l’Orchestre de la Tonhalle. Cette ultime gravure (CD 4) est très peu connue. Du CD 5 au CD 44, nous avons donc un parcours qui regroupe nombre d’orchestres, sauf Chicago et les orchestres londoniens.

Ce qui est fascinant ici, c’est la largeur du double éventail : celui des partenariats et celui du temps. Les deux se croisent parfois. Prenons le bloc majeur : « Solti et le Philharmonique de Vienne », qui représente à peu près la moitié du coffret (23 CD). Nous avons les gravures tardives de l’ère numérique, avec par exemple lesSymphonies nos 5, 8 et 9 de Schubert, fameuses mais moins déterminantes qu’on le pense, le Requiem et la Messe en ut de Mozart. Mais il y a surtout les disques symphoniques de l’époque des enregistrements Wagner (1959-1966) : Symphonies nos 3, 5 et 7 de Beethoven, noset 8 de Bruckner, ouvertures de Wagner, symphonies de Schumann (les deux premières, notamment, sont formidables). Le tout aboutit, en 1967, au légendaire Requiem de Verdi avec le quatuor de choc : Sutherland, Horne, Pavarotti, Talvela. Le joyau des joyaux est ici le disque des quatre ouvertures de Franz von Suppé en 1959. On n’a jamais fait mieux et plus personne ne dirige ainsi. Écoutez La dame de pique

Ce Solti sanguin grave, avec la Société des concerts du Conservatoire, à Paris, en 1956, les Symphonies noset 5 de Tchaïkovski. Nommé brièvement directeur musical de l’Orchestre de Paris, il y enregistre en 1974 un disque de poèmes symphoniques de Liszt.

Au même niveau d’intérêt que les disques parisiens de 1956 et viennois du tournant des années 1960, il y a 3 CD avec le Philharmonique d’Israël en 1957 et 1958, avec l’une des plus belles sérénades de Tchaïkovski de l’histoire et un pétillant couplage de la Symphonie no 4 de Mendelssohn (l’une des meilleures des années 1950) et de la Symphonie no 5 de Schubert. Dernière merveille ancienne : la 4e Symphonie de Mahler gravée à Amsterdam avec Sylvia Stahlman en février 1961.

Prix peu signifiants

Plusieurs disques documentent Solti le chef méthodique, mais peu expressif. Il en va ainsi d’Une vie de héros de Strauss, méconnue de 1978 à Vienne, à laquelle on préférera de très peu la Symphonie alpestre à la Radio bavaroise l’année suivante. Solti a aussi enregistré trois disques avec le Philharmonique de Berlin. Un programme d’oeuvres célèbres russes (Nuit sur le mont Chauve, etc.) où l’on peine à reconnaître l’orchestre et deux impressionnants CD tardifs (1994 et 1996) : un remake de Zarathoustra et la Missa solemnis de Beethoven.

Aucun des disques du coffret, même les plus brillants, n’a valu à Solti le moindre de ses 31 prix Grammy, et seul celui qui était vendu à l’époque comme son « dernier enregistrement », un programme hongrois avec le Psalmus hungaricus enregistré avec le Budapest Festival Orchestra en 1997, fait partie des 74 nominations  obtenues au fil du temps.

Cela ne porte aucun ombrage à la qualité artistique de cette boîte. En effet, il faudra bien expliquer un jour clairement que si ce coffret-ci n’a rien à voir avec les Grammy Awards, c’est que les Grammy Awards n’ont, dans des disciplines « de niche » comme le classique, rien à voir avec la musique ou une quelconque valorisation artistique. 

Explication. Les statuettes sont décernées par les membres d’une « académie », l’ancienne National Academy of Recording Arts and Sciences, très vaste organisation organisée en sections géographiques par grands carrefours urbains (New York, Chicago, Philadelphie, Los Angeles, etc.). Tout membre de cette académie est libre de voter dans n’importe quelle catégorie, même celles dont quasiment personne n’a cure ou idée. Dans le classique, ceux qui n’en ont pas entendu une note de toute l’année et n’ont pas la décence de s’abstenir  votent pour « ceux dont ils ont entendu parler », les artistes qui passent à la télé, ceux qui ont déjà eu des prix (et  doivent donc être bons) ou poussent des préférences locales. La section Chicago était très importante, solidaire et efficace pendant le mandat de Solti, qui s’est ainsi retrouvé à battre des records avec des enregistrements parfois parmi ses moins bons (Requiem allemand et symphonies de Brahms, remake des 2e et 9e de Mahler, 9e de Beethoven) qui ne méritaient pas le moindre hochet.

Par contre, ce que les Grammy Awards ont bien reconnu dès le début, c’est l’éminence de Solti comme chef d’opéra. C’est ce qui reste désormais à Decca à rééditer avec systématisme (et ce sera flamboyant). À ce titre, impossible de ne pas mentionner la brillante réédition au long de cette année 2023 des quatre volets du légendaire Ring des Nibelungen de Solti dans une version très luxueuse rematricée publiée en SACD hybride (stéréo), dans des coffrets d’un format correspondant aux anciens coffrets microsillons. Qui est équipé d’un lecteur SACD bénéficiera pleinement, grâce à la technologie DSD, d’un travail sur les bandes qui surpasse même le dernier en date, qui remontait pourtant à une dizaine d’années seulement.

C’est à Antibes, dans la nuit du 5 septembre 1997, une semaine avant de diriger Les noces de Figaro à Londres, que ce prolifique chef est mort dans son sommeil à 84 ans. Disparition étonnamment paisible pour un musicien hyperactif au profil musical symphonique désormais complet, souvent passionnant et très bien brossé ici.

Solti Europe. The Orchestral Recordings

Decca, 44 CD et 2 DVD, 485 3058.

Der Ring des Nibelungen

Édition rematricée SACD de luxe. Das Rheingold, 485 315-9. Die Walküre, 485 316-0. Siegfried, 485 316-1 Götterdämmerung, 485 316-2.

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