Le feuilleton de Jean-Christophe Réhel: La brique dans le ciel

Les tasses blanches. Elles sont immobiles et propres. Personne n’a pris de café sauf moi. De loin, le monticule de porcelaine ressemble à un lièvre avec les yeux fermés. Je pense : « Moi aussi je suis brûlé. » Je suis assis autour d’une grande table de conférence dans les bureaux de Télé-Québec. Il y a cinq écrans autour de moi. Plusieurs journalistes ont répondu à l’appel. Mon attention se porte sur les plus critiques de notre télévision québécoise. Je les regarde du coin de l’oeil. Je suis attentif à chacune de leurs expressions. Un sourcil levé, un rictus. Puis, rien. Ils sont impassibles : des sculptures romaines qui viennent fraîchement d’être taillées dans leurs chaises d’ordinateur. À d’autres moments, ils prennent vie sous mes yeux. Leur bouche s’ouvre et se referme. Ils sourient. L’un d’eux se met à écrire dans son petit calepin. L’autre croque dans un croissant. Il y a des miettes partout. J’aimerais me lever et les ramasser doucement avec la paume de ma main. Je calcule le nombre de fois où ils sourient : un, deux, trois, quatre fois… Non, attends, c’est un sourire ou une grimace ? La blague de l’urètre avec la table de Ouija n’a pas vraiment fait réagir. Merde. Le premier épisode se termine dans le silence complet puis le deuxième commence aussitôt. Je me dis que c’est une bonne chose d’avoir arrêté de boire depuis quatre ans. J’aurais vidé une bouteille de trois cent soixante-quinze millilitres de gin dans les toilettes. Vodka et gomme à la menthe. Sourire de cave. Apaiser mon anxiété par l’alcool pour détendre mes nerfs. Le contenant dans ce format ne fait pas de bruit, il est en plastique. C’était parfait pour un alcoolique comme moi. Une gorgée, puis une autre, et tout devient transparent, fluide, doux. Je ne sentais plus tout à fait la fermeté du plancher. L’effet des bottes qui entrent dans un terrain boueux. Je marchais et me sentais aspiré par le sol. C’est toujours ce niveau d’alcoolémie que je tentais de maintenir. Évidemment, je ne réussissais jamais. Exactement comme quand j’étais jeune et que je jouais à Super Mario Bros. au Nintendo. Le niveau le plus dur. Celui où je devais faire sauter le petit plombier dans les airs. Il marche sur des petits cubes de brique dans le ciel. Tout à coup, il y a des canons qui sortent de partout dans l’écran. En bas, à gauche, à droite, en haut. Chaque canon est un problème personnel qui essaye de m’exploser dans la face. J’essaye de les éviter comme je peux en sautant partout sur mon petit cube de brique. Mais, je réalise que c’est moi qui les ai créés. Je suis le Oppenheimer de mes propres soucis. Pour me défendre, je murmure : « Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » Mais, ça ne sert à rien. Cette phrase n’est pas de moi, et ne répond pas du tout au vrai problème : celui d’avoir créé des erreurs qui explose dans un seul corps. Le mien. Chaque fois qu’une telle pensée surgit dans mon esprit, je me remémore chacun des moments où j’ai été heureux sous les effets de l’alcool et je n’en vois aucun. Jamais. Je trempe mes lèvres dans le café, il est brûlant. Je m’en échappe sur mon chandail blanc devant tout le monde. Merde. Une grande tache brune. L’éclaboussure commence sa course sur mon col puis file jusqu’à mon nombril. Chic. Personne ne porte attention à mon dégât sauf Joakim Robillard, le comédien qui joue le personnage de Jimmy. Il mange un muffin aux bleuets et me sourit avec la bouche pleine. Je lui souris à mon tour. Le troisième épisode s’achève bientôt, mais l’écran gèle. Tout le monde se regarde, surpris. Sarah, la réalisatrice, roule des yeux. Puis, l’épisode redémarre comme par magie. Je me lève et pars vers la salle de bain. J’essaye de faire partir la tache, mais c’est pire. Je retourne m’asseoir, tout le monde m’attend en silence. Ils ont plein de questions pour moi. Une journaliste avec une casquette des Yankees de New York me demande si je crois en Dieu. Elle fait référence à Jimmy qui prie souvent Jésus. J’hésite puis réponds : « Au secondaire, j’étais très athée. Ma vie, c’était Nietzsche et la philo 3. » Tout le monde rit. Je poursuis : « Mais, quand tu tombes malade, ça fait du bien de s’accrocher à quelque chose. » Un autre journaliste me demande : « Est-ce que tu penses souvent à la mort ? » Je ricane, mais il est très sérieux. Long silence, je regarde mon chandail souillé : « Je dîne souvent avec elle, mais on se parle le moins souvent possible… De toute façon, elle n’est pas très bavarde. »

*

Le lendemain matin, Sarah m’envoie les articles des journalistes par texto. Ils ont aimé. Ils ont trouvé ça drôle, touchant et poétique. Étrangement, je ne me sens pas soulagé. Pour toute réponse, j’envoie trois émojis : un lièvre, une tasse à café et des mains. Celles qui prient.

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