Le mépris des écrivains de Pierre Fitzgibbon

Il semble de bon ton, dans le gouvernement québécois actuel, d’afficher sa pensée en passant par-dessus le filtre des médias. À deux reprises, des ministres ont récemment défendu leur cause dans des lettres ouvertes, que ce soit pour soutenir le bien-fondé de leurs démarches en matière d’énergie « verte » dans la filière batterie sans passage par un examen du BAPE ou pour faire un plaidoyer en faveur de leur vision en matière de droits des propriétaires et des locataires.

Je pèse mes mots : c’est de bonne guerre. Tels des présidents américains qui aiment bien, quand l’heure est grave, faire une « address to the nation » en parlant directement à la caméra pendant quelques minutes, les auteurs de ces deux textes, Pierre Fitzgibbon et France-Élaine Duranceau, respectivement ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie et ministre responsable de l’Habitation, ont pris la voie de la littérature, la préférant à celle du cinéma, pour se mettre en scène devant le public de la nation sans intermédiaire.

La critique des médias — et la volonté de passer outre leur habitacle pour transmettre un message au plus grand nombre — est une posture qui peut fonctionner, même si je ne la partage pas. Je crois personnellement à l’importance d’un quatrième pouvoir indépendant et fort (et même militant parfois, dans les limites du raisonnable) pour assurer un essentiel contrepoids à un gouvernement très fortement majoritaire, qui a eu un premier mandat marqué par l’oubli de ce que signifie le mot « opposition ».

Mais il est possible, j’insiste, de défendre un amincissement du pouvoir médiatique — et un amincissement des contrepoids démocratiques — en ayant une confiance très grande envers le gouvernement et ses hommes et femmes d’affaires dirigeants. Ils savent comment ça marche, ces affaires-là, alors taisons-nous et suivons nos chefs. C’est possible de penser comme ça.

Mais. Mais il n’est pas possible, si on pense comme ça, de prétendre comprendre quoi que ce soit à l’art. L’instrumentalisation des mots pour renforcer un pouvoir existant (et non pour en créer un nouveau) est ni plus ni moins la définition de la propagande. J’explique, pour quiconque en aurait besoin : Pierre Fitzgibbon et France-Élaine Duranceau ne sont pas des écrivains. Ils sont des gens d’affaires, des dirigeants, des personnes de pouvoir. Or, la littérature et les mots sont un pouvoir à part entière, un pouvoir autre, et qui s’en sert en connaissance de cause sait que jamais ils ne doivent être que de simples moyens en vue d’une fin.

Les militants et les raconteux d’histoires ne deviennent pas forcément des écrivains. Les militants et les conteurs sont partout, dans la rue en face du métro pour enrober une quête de trente sous, au Parlement jusqu’à ce qu’ils claquent la porte, dans les salles de classe, dans les hôpitaux et les entreprises, autour d’un feu ou d’une table de cuisine.

Dans la vie, cher Fitz, on n’écrit pas bêtement pour militer et raconter. Je vous invite à consulter la page un d’un plan de cours de création littéraire, s’il vous plaît. On écrit pour prendre un pouvoir. Dans les mots de Neige Sinno, autrice de Triste Tigre, on écrit parce qu’on peut. Même si vous faites semblant, vous ne le pouvez pas. Vous n’en avez ni les compétences ni le souffle. Vous ferez cette usine, comme votre collègue Duranceau a fait le projet de loi 31, parce que vous le pouvez. Ça, je ne pourrais pas le faire. Mais nous, nous écrivons parce que nous le pouvons. Je ne suis pas du tout élitiste : je revendique mon champ de compétence. Il est artistique, alors que le vôtre est gravement provincial.

Quand vous dites, cher Fitz, que « les gens qui veulent inventer des histoires devraient écrire des romans, les militants devraient publier des essais », vous piétinez l’identité québécoise, que votre gouvernement feint de tenter de défendre. Notre identité vit dans ces histoires, dans ces essais, dans ces poèmes et dans ces pièces de théâtre.

Avez-vous vu la pièce de théâtre La dernière cassette, d’Olivier Choinière ? Je parie que non. Un homme tanné tourne le dos à la société. Quand je vous entends, je le comprends, mais je travaille très fort pour ne pas faire pareil.

Quels sont les trois derniers essais québécois que vous avez lus ? Lisez donc un livre de mon ami Mustapha Fahmi : aucune militance, que de la sagesse, dont vous manquez cruellement dans votre rejet de la littérature du revers de la main.

Les élections sont loin, dit-on. Soit. Mais au moins de l’autre côté, chez ce vieux parti ressuscité l’an dernier, on sent un réel souci de la culture et de l’identité québécoises, et non des nananes vaguement anti-immigration et anti-signes religieux nés dans des focus groups sans vision du monde.

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