Le studio montréalais Sweet Baby est devenu le bouc émissaire de la «wokisation» des jeux vidéo

Les guerres culturelles se trament aussi dans le secteur des jeux vidéo, et le studio Sweet Baby de Montréal se retrouve dorénavant au front, victime d’une campagne mondiale de cyberharcèlement.

La compagnie spécialisée en consultation sur la narration et les dialogues est la cible d’un mouvement réactionnaire en ligne, souvent très agressif, qui l’accuse de « wokiser » les jeux sur lesquels elle travaille. Les critiques dérapent par moment vers des théories du complot ainsi que des propos racistes et sexistes.

Depuis maintenant près de six mois, la seizaine d’employés et de dirigeants de Sweet Baby a reçu des milliers de courriels d’injures et de menaces (parfois de mort), évidemment anonymes, en provenance de partout sur la planète, le secteur étant mondialisé.

Même le milliardaire Elon Musk, fondateur de Tesla, s’en est mêlé sur sa plateforme X en écrivant : « Les jeux vidéo doivent se débarrasser de la [bullshit] woke. Les gens n’y jouent pas pour se faire sermonner par une propagande fastidieuse ! »

« C’est vraiment démesuré quand l’homme le plus riche de la Terre dit qu’on est une tache sur l’industrie du jeu vidéo, alors que Sweet Baby n’est qu’une compagnie en consultation dans le secteur, avec 16 personnes basées à Montréal », commente au Devoir David Bédard, directeur et chef des opérations du studio qu’il a cofondé en 2019 avec la scénariste Kim Belair.

« Des joueurs ont développé de la grogne contre une industrie qui change, qui se veut plus inclusive, qui est plus diversifiée », explique le directeur. « Quand ils ont découvert notre existence, ils nous ont pris comme bouc émissaire de ces changements. On nous reproche énormément de choses avec lesquelles nous n’avons rien à voir, et cette campagne de harcèlement dure depuis six mois. »

Sweet Baby offre aux compagnies de production des services d’aide à la scénarisation pour un jeu complet ou à l’écriture de scènes ou de dialogues. Certaines de ces interventions sont faites afin de rendre les jeux plus respectueux des normes de diversité, d’équité et d’inclusion — en pratiquant une lecture sensible, par exemple. La firme a participé à la création du personnage noir d’Angrboda dans l’univers de la mythologie nordique de God of War Ragnarök (2022). Elle a aussi accompagné les scénarisations de productions majeures comme Assassin’s Creed Valhalla (2020), Dungeons and Dragons: Dark Alliance (2021) ou Suicide Squad: Kill the Justice League (2024).

« On a créé une writer’s room avec 10 scénaristes et 6 producteurs, une équipe qui est maintenant, à mon avis, de renommée mondiale », dit M. Bédard.

« Notre mission, c’est d’aider les studios à raconter de meilleures histoires, des histoires plus authentiques. On se fait accuser de propager un agenda woke, de forcer les producteurs de jeu à inclure toutes sortes de messages et toutes sortes de choses dans leurs jeux. Quand, dans la réalité, nous sommes des consultants. Et que nos clients prennent leurs décisions parfois après cinq ou six couches d’information. »

Mobilisation en ligne

Certaines transformations (disons) diversitaires, parfois simplement suggérées afin d’éviter des maladresses, déplaisent grandement à une frange plus conservatrice des amateurs de jeux vidéo.

Les premières salves ont été lancées en octobre dernier sur le forum de discussion Kiwi Farms, connu pour ses campagnes de harcèlement et son rôle dans la diffusion du manifeste raciste du tireur de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en 2019. Les tirs ont continué sur les forums 4chan et Reddit. Un groupe lié au mouvement créé sur la plateforme d’achat Steam le 29 janvier dernier a maintenant gonflé à plus de 300 000 abonnés ; un autre sur le média social Discord en rassemble des milliers. Leurs membres traquent les oeuvres où serait intervenue Sweet Baby pour recommander aux joueurs de les éviter.

Les accusations portent généralement sur ce qui est perçu comme de l’excès de sensibilité diversitaire. La scène forte du jeu Suicide Squad où le personnage féminin Harley Quinn abat le viril Batman a déclenché les hostilités. L’apparition de la femme noire Saga Anderson comme l’une des protagonistes du jeu Alan Wake 2 a mis le feu aux réseaux. Les détracteurs ont même rendu Sweet Baby responsable (sans aucune preuve) des difficultés commerciales relatives de Spider-Man 2 et des récentes mises à pied massives dans le secteur vidéoludique.

Le directeur Bédard assure que ses clients sont tous demeurés solidaires de Sweet Baby, qui persiste et signe des contrats. « Nous pratiquons une forme d’innovation dans un domaine culturel trop homogénéisé, où toutes sortes d’histoires et de perspectives ne sont pas assez représentées. On essaie de créer un monde plus inclusif pour avoir plus de variété », dit-il.

Dans la continuité du « Gamergate »

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