Le Vietnam, nouvel eldorado des entreprises d’ici?


Portées naturellement à se tourner vers les États-Unis, les entreprises québécoises posent parfois le regard beaucoup plus loin, y compris jusqu’au Vietnam. Premier article d’une série de cinq.

Longtemps la coqueluche des pays développés et de leurs entreprises, la Chine les voit désormais se détourner d’elle graduellement pour des raisons économiques, mais pas uniquement. Ce désamour — ou, du moins, cette méfiance grandissante — profite notamment aux autres pays de la région, dont son voisin vietnamien.

Ce matin-là, il faut se rendre dans un quartier industriel de la province de Binh Duong, à une quarantaine de kilomètres au nord du centre-ville de Hô Chi Minh-Ville, l’ancienne Saïgon, tout au sud du Vietnam. Alors que le Québec reçoit ses premières chutes de neige de l’hiver, la cabine climatisée de la voiture arrive comme un refuge providentiel contre les 35 degrés Celsius et l’humidité qui pèsent sur la métropole vietnamienne.

Il faudra presque deux heures pour arriver à destination tant la circulation est lourde, les automobiles et VUS de marques japonaises et européennes se frayant lentement et patiemment un chemin dans une marée de scooters utilisés à toutes les sauces.

Sur ce chemin, tout trahit une économie en pleine poussée de croissance. Les tours de verre futuristes qui surgissent au milieu de la ville. Les complexes immobiliers tout neufs qui ont remplacé des quartiers entiers. Le train de banlieue, les ponts et les voies supplémentaires d’autoroute en construction partout. Le mélange hétéroclite de petits étals en bord de route, de centres commerciaux modernes, d’ateliers ouverts aux quatre vents abrités sous de simples toits de tôle et d’usines plantées au milieu de vastes terrains vagues qui ne resteront pas seules bien longtemps.

Coup d’accélérateur

C’est que l’économie du pays de 100 millions d’habitants a plus que décuplé depuis le milieu des années 1980 — et sa taille réelle devrait encore augmenter d’au moins 40 % d’ici seulement 5 ans, prédit la Banque mondiale. En rapide croissance, sa classe moyenne devrait alors approcher le tiers de la population.

Ce spectaculaire bond en avant est notamment le reflet d’une libéralisation de l’économie vietnamienne mise en branle par le régime communiste à la fin des années 1980, à l’exemple de la Chine quelques années plus tôt. Cet élan allait s’accélérer après la levée de l’embargo américain sur les produits vietnamiens dans les années 1990. Mais les choses vont encore plus vite depuis quelque temps, alors que les pays développés et leurs entreprises ont commencé à prendre leur distance avec son voisin du nord.

Enclenchée depuis quelques années déjà, à mesure que la main-d’oeuvre se faisait plus chère en Chine et que ce pays cherchait à s’élever dans les chaînes de valeur mondiales, cette dynamique s’est accélérée avec l’augmentation des tensions commerciales et géopolitiques entre le géant chinois et l’Occident.

Certains ont évoqué un véritable « découplage » économique entre les deux mondes, à commencer par les secteurs stratégiques comme les hautes technologies. Mais en général, on ne veut pas renoncer complètement à la puissance de production et à l’immense marché intérieur de la Chine, alors on parle plutôt de stratégies « d’atténuation des risques » et de « Chine +1 », c’est-à-dire éviter de mettre tous ses oeufs dans le même panier et chercher d’autres endroits où l’on pourrait aussi faire des affaires, notamment en Asie.

De nombreuses multinationales étrangères se sont ainsi tournées vers le Vietnam, comme le fabricant d’équipement sportif Nike et les géants de l’électronique Intel, Samsung et Canon, ainsi que le fabricant des appareils iPhone d’Apple, la taïwanaise Foxconn. Plusieurs compagnies chinoises les ont imités, échappant du même coup aux tarifs commerciaux imposés par les États-Unis sur les exportations chinoises.

«  La fille la plus populaire de l’école  »

Québec et Ottawa ne s’y sont pas trompés lorsqu’ils ont, chacun leur tour, récemment dévoilé des « stratégies pour l’Indo-Pacifique » où le Vietnam est présenté comme une destination d’affaires à privilégier, notamment en raison du dynamisme de son économie, des accords commerciaux signés avec lui, comme le Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), de son appartenance à la Francophonie et de l’importance de la diaspora canado-vietnamienne. Le Québec admettait néanmoins que le Vietnam fait encore partie de ses « angles morts » dans la région, l’ouverture d’une simple représentation commerciale s’y faisant, par exemple, encore attendre, alors que la Colombie-Britannique et la Saskatchewan y ont déjà la leur.

Il faut dire que, malgré la forte croissance du Vietnam depuis une dizaine d’années (+440 %), la valeur de ses échanges commerciaux avec le Québec ne s’élevait toujours qu’à un peu plus de 2 milliards en 2022, contre 125 milliards avec les États-Unis, 19 milliards avec la Chine ou 4,4 milliards avec le Japon. Essentiellement acheteur de biens vietnamiens (2 milliards), comme des vêtements et des chaussures, des produits électroniques et des fruits de mer, le Québec y vend en retour, de peine et de misère (120 millions), des simulateurs de vol, des produits agricoles, des produits pharmaceutiques et du bois.

En Asie, les destinations privilégiées par les entreprises québécoises restent les pays développés comme le Japon, la Corée du Sud et Singapour, note Marie-Ève Jean, vice-présidente aux exportations chez Investissement Québec International. « Mais elles ne sont pas bêtes. Elles ont compris que les choses bougent vite dans la région et qu’il faut savoir s’adapter. »

Pour la consule générale du Canada à Hô Chi Minh-Ville, il n’y a pas de temps à perdre. « Le Vietnam est aujourd’hui la fille la plus populaire de l’école secondaire. Tout le monde veut attirer son attention », observe Annie Dubé dans son bureau situé juste en face de la cathédrale Notre-Dame de Saïgon et du vieux bureau de poste central. La diplomate prépare d’ailleurs une grande mission commerciale canadienne à laquelle devraient participer une centaine d’entreprises et 300 personnes d’affaires. Ils proviendront notamment des secteurs agroalimentaires, des technologies propres, des technologies de l’information et des infrastructures vertes.

La mondialisation du sac à pain

Lorsqu’on parle des grandes tendances en matière de commerce international, on ne pense pas naturellement à un fabricant québécois de sacs à pain. Et pourtant, Emballage St-Jean est la définition même de la multinationale, avec une dizaine d’usines non seulement au Québec, mais aussi dans cinq autres pays. Elle en a deux au Vietnam, dont une vers laquelle on se dirige justement ce matin-là.

Voulant garder la flexibilité que lui conféraient ses usines d’Amérique du Nord tout en gagnant, pour au moins une partie de sa production, l’avantage des bas coûts de la main-d’oeuvre et de la matière plastique en Asie, la compagnie québécoise s’est dotée d’une première usine en Chine dès 2005, raconte son vice-président et chef des opérations, Mathieu Jeanneau. Mais voyant monter l’hostilité entre cette dernière et son marché d’exportation américain, elle ajoute à sa collection une première usine au Vietnam quelques mois avant l’élection de Donald Trump en 2016 et y transfère une partie de sa production faite en Chine. Aujourd’hui, elle a deux usines et 185 employés au Vietnam.

« La vitesse à laquelle se développe le Vietnam est impressionnante, dit Mathieu Jeanneau. Nos usines y sont parmi nos plus belles et la qualité de la production n’a rien à envier à celle en Amérique du Nord. »

Elle n’est pas la seule compagnie à avoir adopté le Vietnam, dit le Port de Montréal, qui y a signé le mois dernier un « accord de collaboration stratégique ». « En fait, presque tous les ports au monde sont intéressés par le Vietnam en ce moment », disait par courriel au Devoir sa porte-parole, Renée Larouche, un mois auparavant. « Leurs industries manufacturières sont en plein essor. »

Le Groupe Aldo fabrique des chaussures au Vietnam depuis un peu plus de huit ans. Il s’agissait là aussi, explique la compagnie, « de diversifier nos activités manufacturières pour assurer une meilleure flexibilité en cas de perturbation de notre chaîne d’approvisionnement et de réduire notre dépendance aux autres territoires ».

Un marché à conquérir

Aldo compte aussi dans le pays un peu plus d’une trentaine de boutiques et pense pouvoir y doubler son chiffre d’affaires en moins de cinq ans tant la classe moyenne croît rapidement. « Le potentiel de croissance en Asie est tel qu’on ne connaît pas encore la profondeur du lac dans lequel on vient pêcher », résume le vice-président pour l’Asie-Pacifique et l’Amérique latine du Groupe Aldo International, Shawn Cohen.

Autre signe de la croissance économique étourdissante du Vietnam, le trajet entre sa capitale, Hanoï, au nord, et Hô Chi Minh-Ville, au sud, est la quatrième route aérienne intérieure au monde pour son achalandage, souligne Simon Azar, vice-président à la formation pour l’aviation commerciale en Asie-Pacifique chez CAE. Le fabricant montréalais de simulateurs de vol n’y vend pas seulement ses machines, mais y a aussi ouvert un centre de formation. « C’est important d’être sur place pour grandir avec eux. »

L’intérêt économique pour le Vietnam, comme pour les neuf autres pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), va bien au-delà des conflits entre la Chine et l’Occident, fait valoir Thi Be Nguyen, directrice générale pour le Canada du Conseil commercial Canada-ANASE. La région représente à elle seule un marché de 700 millions d’habitants, dont 200 millions appartiennent à la classe moyenne.

Sous le couvert de l’anonymat, des gens d’affaires se disent heureux de pouvoir prendre une certaine distance de la Chine. On se plaint entre autres de l’arbitraire de ses règles, de son favoritisme à l’égard des entreprises chinoises et de son peu de considération pour la propriété intellectuelle. Mais d’un autre côté, la Chine dispose d’infrastructures de production et de transport souvent sans pareil, fait valoir Investissement Québec International.

Le Vietnam présente de nombreux avantages, dont une main-d’oeuvre jeune et abondante, mais il n’est pas sans défauts, disent ceux qui y font des affaires. Ses routes et ses ports congestionnés témoignent de la difficulté de ses infrastructures à suivre le rythme de croissance de son économie. Plusieurs projets de développement seraient déjà bloqués faute de capacités de production et de transport d’énergie électrique suffisants. Le pays n’est pas imperméable non plus au manque de transparence, à l’arbitraire et à la corruption.

« Le Vietnam n’est pas sans faire face à des défis, constate la consule générale Annie Dubée. Mais ce qu’il y a de beau, c’est que, contrairement à d’autres endroits, on fait l’effort de les identifier et d’essayer de s’y attaquer », dit-elle en citant l’exemple de sa campagne anticorruption. « Le pays arrive à un moment pivot où l’on saura bientôt s’il a ce qu’il faut pour suivre les traces de pays comme la Corée du Sud et le Japon, et où ceux qui auront trop tardé à s’y intéresser risquent de rater leur chance. »

Le Vietnam en quelques chiffres

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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