L’écriture inclusive entre en fiction québécoise

L’écriture inclusive a-t-elle gagné sa bataille en littérature québécoise ? Elle avait voix au chapitre des essais depuis longtemps, les éditions militantes Remue-ménage et Écosociété l’ayant adoptée rapidement. Elle s’est accordée ensuite aux récits. Voilà qu’elle s’invite en fiction — en poésie, en roman, beaucoup en traduction. Si la langue, c’est l’usage, les auteurs ont tranché : oui à la composition inclusive. Et oui, aussi, en même temps, à l’écriture traditionnelle.

« On s’est réveillé.e.s / le regard en couettes /les cheveux dans les airs / un peu tout le monde en même temps. » Baron Marc-André Lévesque commence ainsi un des poèmes de son Tricératopcanon (2023). Ce recueil fait partie des quatre livres des Éditions de ta mère dans lesquels les auteurs ont utilisé l’écriture inclusive. 

les marié·e·s virent ému·e·s rare hoquettent de larme en larme comme un petit bateau les styracosaures on les voit moins par les temps qui courent forcément bon signe pour l’amour qu’on célèbre aujourd’hui tous·tes chériront à jamais les portraits tirés de cette incursion grandiose

Baron Marc-André Lévesque fait ce choix parce qu’il « côtoie des personnes non binaires ou qui, d’une façon ou d’une autre, ne sont représentées ni par le masculin ni le féminin. J’aurais de la misère à écrire dans un français où iel n’existe pas ».

Pattie O’Green fait de même. Dans Mettre la hache (Éditions du remue-ménage, 2015), son premier livre, l’écriture inclusive « était inconsistante », rappelle-t-elle. « On avait choisi cette utilisation intuitive, parfois inclusive, parfois non, pour garder la fluidité de l’écriture. » 

Mme O’Green, qui écrit désormais toujours de manière inclusive — courriels, lettres… —, le fait bien franchement dans Les prophéties de la montagne (2023), chez Marchand de feuilles.

Il y a les personnes mortes ordinaires et les extraordinaires. Les « Une personne importante est partie » ou « Une grande perte pour le Québec » côtoient maladroitement les « Aujourd’hui, le nombre de morts liés à la COVID-19 s’élève à 262… » dans les nouvelles. L’importance d’une personne morte dépend-elle de la quantité de gens qui ont aimé cette personne sans être aimés en retour ?

Cette maison est « fluide dans l’utilisation de l’écriture inclusive », selon l’éditrice Mélanie Vincelette, avec le récit Les constellées (2020), de Daniel Grenier ; l’essai Maquillée (2020), de Daphné B., et le roman La fille d’elle-même (2021), de Gabrielle Boulianne-Tremblay. Des livres qui « montrent divers degrés de l’évolution de l’utilisation de l’écriture inclusive selon la date de publication ».

Un peu, partout 

Le Devoir a interrogé en janvier 19 groupes d’édition de différents genres littéraires sur leurs pratiques d’écriture inclusive. De ce nombre, 11 maisons ont répondu. Seules Alto et Les Malins ont dit ne pas l’avoir utilisée dans leurs publications. 

Et encore, aux Malins viendra, fin 2024, la première parution en écriture inclusive « parce que c’est un souhait de l’autrice, mais aussi parce qu’il y a une belle synergie avec le thème qui met en avant une personne non binaire », précise Marc-André Audet.

Puis, Alto s’est souvenue qu’elle utilisait cette écriture dans la traduction du collectif L’amour aux temps d’après, par Sophie Voillot. « Comptez-vous les traductions ? » a demandé Catherine Leroux. 

Oui, car la première occurrence remarquée en fiction par Le Devoir est Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur, de Leanne Betasamosake Simpson, traduit par Arianne Des Rochers, chez Mémoire d’encrier, en 2021. 

Sachez que : Être figé·e dans le lac est une autre manière de vivre 

Toutes les maisons d’édition qui utilisent l’écriture inclusive suivent alors la volonté de l’auteur. Elles publient encore majoritairement en écriture traditionnelle. Par exemple, chez Librex s’applique « une politique de “cas par cas” », indique Justine Paré, « pour bien représenter et atteindre le public cible ».

Aux éditions jeunesse de La Bagnole, on sait qu’il y a une question de génération. « Pour les 14-17 ans, l’écriture inclusive n’est pas une nouveauté », signale Jade Bérubé. Dans les prochains mois, Laurianne Charbonneau, Laura Doyle Péan et Dimani Mathieu Cassendo y signeront des ouvrages en écriture inclusive. 

Pour leurs communications sur les réseaux sociaux, les maisons d’édition sont plus nombreuses à adopter systématiquement l’écriture inclusive. 

« Iel » n’est pas international

Écosociété est une des pionnières au Québec. Sa politique « a toujours été d’encourager ses auteurices à féminiser leurs textes », rappelle Barbara Caretta-Debays, soulignant que Françoise David le faisait déjà en 2004 dans Bien commun recherché

La maison réfléchit à l’écriture inclusive « de façon plus aiguë depuis quatre ou cinq ans », poursuit la responsable de l’édition. En plus de la féminisation, les mots épicènes et les formules englobantes ont pris de la place. 

« Puis est arrivée la question des pronoms neutres (iels) et des néologismes non binaires (auteurices). Là, la discussion s’est un peu corsée ! Politiquement, on est tous et toutes d’accord pour “démasculiniser” la langue française et inclure absolument tout le monde. » 

« Parfois, pour des raisons de facilité de lecture ou même esthétiques, ça coince. Si ça semble très simple en théorie, l’écriture inclusive pose des défis vraiment complexes en matière d’édition », souligne Mme Caretta-Debays. 

Exemple ? « Doit-on féminiser systématiquement absolument tous les mots d’un texte — les noms, les pronoms, les adjectifs, etc. ? Si oui, doit-on également féminiser les citations provenant d’archives ? J’ai eu à me poser cette question. » 

La portée du livre entre aussi dans la réflexion. Au printemps, Écosociété fera paraître AfroQueer. 25 voix engagées. L’éditrice a spontanément proposé à l’auteur, Fabrice Nguena, d’user du pronom « iel ». Refus net. « Les lecteurices en Afrique ne connaissent pas les pronoms neutres et ne comprendraient pas. »

Des monstruosités littéraires

Au Cheval d’août, le féminin a été privilégié « pour mettre en relief des thèmes qui touchent plus lourdement les femmes, comme les agressions sexuelles dans Porter plainte (Léa Clermont-Dion, 2023) ou les standards de beauté irréalistes dans Mise en forme (Mikella Nicol) », qui, en 2023, a été la première incursion de l’écriture inclusive pour l’éditeur, comme le dit Aimée Verret. 

« L’utilisation des doublets nous semble artificielle dans un contexte de fiction ; il semble peu naturel de croire qu’un narrateur penserait “je vais engager un électricien ou une électricienne” », dit Mme Verret.

C’est pile ce genre de narratrice que David Turgeon présente dans Le roman d’Isoline (Quartanier, sortie en février). La jeune femme, qui travaille en édition, « pense » en écriture inclusive, féminise au possible, corrige ses interlocuteurs qui parlent autrement. 

les critiques avaient trouvé un nouvel os à ronger, et les donneur·euses de prix idem
et les lecteur·ices, en tout cas, ne s’étaient pas rué·es sur l’objet quand il était apparu en librairie
peut-être au fond y avait-il du vrai dans nos persiflages de jeunesse ?

La contrainte linguistique a stimulé l’auteur. « C’est comme un nouvel instrument qui tombe du ciel ! On fait quoi, avec ça ? Qu’est-ce que ça donne, comme voix, pour un personnage ? Et rythmiquement ? Elle est où, la musique de cette écriture ? » 

David Turgeon répond par « un bouquet d’expérimentations. Ça oblige à faire les phrases autrement, à raconter autrement ; et ça veut dire qu’il y a des choses que je ne racontais pas avec l’écriture traditionnelle ». 

Un peu sportive d’abord, selon l’écrivain, l’écriture s’est échauffée, a trouvé son aisance. « La difficulté est plus à l’oral. Comment on est censé dire ça ? Ça m’a permis de rajouter de l’humour. Et de laisser une ou deux formes plutôt monstrueuses, comme “leladit.e” », dit-il en riant. 

Et en poésie, où la sonorité est si importante ? « Je trouve chaque fois une façon de dire les mots », explique Baron Marc-André Lévesque, « et il y a une certaine maladresse cute. Ça fait comprendre que la langue telle qu’on nous l’a enseignée est aussi remplie de pièges, de problèmes, de zones d’ombre », dit celui qui s’inquiète davantage« du courant actuel de panique concernant l’écriture inclusive ». 

L’usage décidera

« La littérature permet une exploration, peut-être moins permise dans le langage administratif », souligne la lexicologue Mireille Elchacar. « C’est intéressant parce que ça va nous faire réfléchir. » 

Pour la spécialiste, il est naturel que l’écriture inclusive arrive de la plume des auteurs ; ce vent de changement vient de l’écrit, ce qui est assez inhabituel ; les variations sur la langue naissent beaucoup plus souvent à l’oral. 

Aussi parce que l’écriture inclusive, « c’est très difficile », rappelle Mme Elchacar. « Même pour les gens pour qui écrire est le métier, c’est un défi. Il faut déjà avoir manié la langue, avoir appris à jouer avec pour y arriver. » 

L’arrivée de l’écriture inclusive en édition québécoise signifie-t-elle qu’elle se répandra inexorablement ? Selon Mireille Elchacar, « on n’est pas du tout à l’étape où il faut l’imposer. On peut laisser à chacun le soin d’écrire comme il le veut. La liberté revient à l’auteur. Est-ce que ça fait partie de son souffle, de sa posture d’écrivain ? Est-ce qu’il a réfléchi à la question ? »

« Il faudra que ça “passe” le test de la vraie vie », conclut Mme Elchacar. « C’est l’usage qui va déterminer si ça passe ou non ; c’est comme ça que la langue fonctionne. »

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