L’éducation détraquée (1), la détestable épreuve de l’inscription au secondaire

Je ne m’en cache pas : j’ai trouvé le processus d’inscription au secondaire détestable du début à la fin. J’en ai maudit chaque seconde, notamment parce que je nous sentais pris au piège du système à trois vitesses, où les iniquités réelles jumelées aux stéréotypes dévalorisent immensément les écoles publiques. Et je ne parle même pas du fameux « palmarès ».

Magasiner son école

Ma fille de maintenant 12 ans fréquente depuis toujours l’école primaire de quartier, située à un coin de rue de la maison. Un milieu stimulant, doublé d’une communauté tissée très serré. Depuis la maternelle, les amitiés développées à l’école se poursuivent au parc, à la patinoire, dans nos ruelles. Les parents des enfants deviennent amis à leur tour. De sacrées belles gangs se forment. Puis, vient le choix de l’école secondaire, qui nous oblige à un « magasinage » dès la cinquième année et qui disséminera tout ce beau monde (à la base privilégié) aux quatre coins de la ville.

On a pris ça mollo. Deux visites au public : celle offrant un programme particulier en art dramatique, puis celle du quartier, avec un programme d’éducation intermédiaire, profil international (PEI). Toutes deux pas trop loin de la maison. Gros coup de coeur pour la première, qui correspond en tout point au profil de ma fille. Elle ressort enchantée de sa visite, moi aussi. Mais il ne faut pas trop s’emballer !

Il faudra écrire une lettre de motivation, participer à un atelier-audition-entrevue de sélection qui, si on le réussit, nous placera dans un bassin de pige : c’est le hasard qui aura le dernier mot.

Cela prend donc un plan B. Les chances sont grandes qu’elle soit admise au PEI de l’école de quartier, on respire. Mais, d’un coup que, on visite aussi une école privée, qui fera dire à mon enfant : « Mais maman, c’est trop riche, trop beau, ça n’a aucun sens qu’ils puissent avoir tout ça quand les toilettes de mon école sont dégueulasses et qu’on n’a même pas de vrai gymnase ! » Remarque lucide, à laquelle je ne peux rien opposer.

On garde tout cela en tête, puis la sixième année arrive. C’est là que ça se corse. Fortuitement, des discussions viennent à nos oreilles. « Nous, c’est PSNM, Régina, Notre-Dame, Jean-Eudes ou Mont-Saint-Louis. » ; « On a juste un enfant, c’est sûr que ce sera le privé. C’est comme un hôtel : pourquoi se contenter d’un motel (lire : le public) quand on peut s’offrir un cinq-étoiles ? » ; « Nous, on prend ça relax » (super, nous aussi !), « on a visité PSNM, Mont-Saint-Louis et Régina l’an dernier, on est préinscrites aux trois endroits et, là, on va regarder du côté de FACE, de Ville-Marie et de Jeanne-Mance ».

Relax, vous disiez ? Et c’est ainsi que, au détour de conversations, on commence à douter, à stresser voire à paniquer : a-t-on vraiment tout fait pour offrir un milieu épanouissant à notre enfant ?

Conflit de valeurs

Et hop ! On ajoute quelques visites de dernière minute à notre agenda. Une école privée au-dessus de nos moyens avec une riche vie culturelle en parascolaire, à 50 minutes d’autobus de la maison ; et une école publique spécialisée en arts, qui elle aussi fonctionne par pige et nécessite d’envoyer une trâlée de formulaires et de documents, dans l’ordre s’il vous plaît, ce qui écarte d’emblée des familles moins aptes à harnacher les exigences bureaucratiques pointues. Cerise sur la coupe glacée qui, à ce stade-ci, nous donne la nausée : inscription à l’atelier d’admission de l’école perçue trop belle. Qui sait, le bonheur s’y trouve peut-être…

Rendu là, l’inscription au secondaire est devenue notre unique sujet de conversation entre parents. On navigue parmi les exigences pas toujours bien formulées des officines scolaires, on remplit des documents en papier et en numérique, on excave les bulletins, certificat de naissance, preuves d’adresse, les envoie dans le bon format, on relit les lettres de motivation, prépare les auditions, alouette, on sera plumées. L’insomnie nous assaille, on se ramasse à faire exactement l’inverse de ce qu’on voulait faire, en étirant l’élastique de nos valeurs quitte à ce qu’il nous pète en plein visage parce que « notre enfant mérite bien ça ».

Les réponses entrent au compte-gouttes. La première : liste d’attente d’une école privée… Mais avec quelques appels bien placés et des notes au-dessus de la moyenne, nous dit-on, tout demeure possible. La deuxième : acceptation à l’école privée jugée trop belle — l’atelier était finalement super sympa, elle sera vraiment à considérer, même si notre budget est plus ou moins d’accord. La troisième : acceptation à l’école avec programme particulier en théâtre. C’était le premier choix, c’est la fête, même si on s’était préparées au pire, la pige pouvant laisser de côté même les élèves les plus motivés. La suite importe peu, la tension retombe. Épuisée que je suis, un virus finit de m’achever.

Quelles solutions ?

Vous l’aurez sans doute remarqué, dans notre course au secondaire, il n’était question que de deux vitesses : les programmes particuliers au public et le privé, résultante d’une pression induite par les pairs. Le public « régulier » n’était pas dans notre radar.

Avant tout cela, j’avais écouté l’excellent balado Chacun sa classe, de Karine Dubois, qui recoupe énormément l’expérience décrite ci-dessus. Il y est entre autres question du système scolaire finlandais, où l’on est tenu de s’inscrire à l’école secondaire publique la plus proche de chez soi. Fréquentation, livres, repas… tout est gratuit. Interrogé à savoir si des familles cherchaient à déménager pour fréquenter une école précise, un parent répondait que non, en riant. « Il n’y a pas de marché scolaire en Finlande ! » ; toutes les écoles s’équivalent, peuplées d’ados de milieux socioéconomiques diversifiés, avec et sans diagnostics, avec et sans plan d’intervention.

Et si c’était l’une des clés pour le système d’éducation québécois ? C’est notamment ce que croit le collectif École ensemble, qui a creusé la question et analysé exhaustivement une quantité impressionnante de variables. Le système scolaire ne devrait-il pas aplanir les iniquités plutôt que les creuser ? Réflexion à suivre, dans un second texte.

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