L’enfance de l’art avec « Enfantillages. Peinture de pouëts et autres amusettes », d’Antonin Louchard

Les souvenirs, comme les rêves, surgissent à leur gré. On ne les convoque pas. Appelés par les moments qui les suscitent, ils suivent des lois mystérieuses qui semblent compromettre toute ambition à les organiser en récit. » Et c’est un peu cette stroboscopie d’images, de souvenirs, qui meuble cet Enfantillages. Dans un rapaillage soigné d’objets hétéroclites reliés à l’enfance, l’auteur et illustrateur français Antonin Louchard dévoile son talent d’artiste peintre.

Après vingt ans passés à accumuler différents bibelots dans le but d’abord de les photographier, Antonin Louchard s’est retrouvé entouré d’un « bric-à-brac », de figurines, de poupées, de soldats, de jouets qui avaient en commun d’être liés à l’enfance et d’être marqués par le temps. Depuis la Provence où il attend notre appel, bien installé tout près du radiateur dans cette grande maison autour de laquelle l’hiver s’est installé, l’auteur et artiste visuel raconte, d’une voix chaleureuse et souriante, le désir et le dessein à l’origine de cet opus. Sans espoir de fixer le temps ou l’enfance, Enfantillages est plutôt, dit-il, un travail fait dans une volonté d’abord de « rendre compte de la mémoire de l’enfance telle qu’elle pourrait subsister dans l’esprit de l’adulte qu’[il] [est] devenu ». Il souligne aussi qu’après quelque 12 années à travailler sur le projet, il constate que les images qu’il propose ici sont des sortes de « vanités, des espèces de figures obligées des beaux-arts où on met en scène un crâne ou un bouquet de fleurs qui dépérit qui devraient nous donner un peu la mesure de notre humanité, la fragilité de notre condition humaine, qui est sujette au temps qui passe et qui nous achemine bien évidemment vers la fin. La vie étant une maladie mortelle, comme on sait », explique-t-il, non sans sourire.

Tentant de mettre un peu d’ordre dans la ménagerie, l’artiste présente ainsi ses objets en six parties — babillages, chahutages, pouponnages, papillonnages, apprentissages et gribouillages —, chacune représentée par des peintures liées à l’activité annoncée. Ce livre d’art qui s’adresse à tout le monde, et qui permet aux images « de se déployer plus seulement dans les livres qui seront sagement rangés dans les bibliothèques, mais sur les murs des musées ou des institutions qui hébergeront les originaux du livre », a par ailleurs servi de prétexte à monter une exposition présentée à Paris, et qui circulera ailleurs en province au cours de l’année prochaine.

Fil conducteur 

À l’instar de ce qu’il présente dans ses albums, en l’occurrence une perspective enfantine qui n’a rien à voir avec la perfection ou une idéalisation de l’enfance, Antonin Louchard la célèbre ici aussi dans ce qu’elle a d’intrigant, d’abstrait, d’énigmatique, d’éphémère. Enfantillages, c’est en quelque sorte une façon de célébrer l’enfance. Célébration qui, explique-t-il, « n’est pas magnifiée par le temps qui passe, mais est un peu encombrée de l’usure du temps ». Dans l’ouvrage, beaucoup de figurines reproduites par Louchard sont cassées, abîmées, ont leur peinture écaillée. Tout comme lui — et comme nous tous —, elles ont vieilli. Elles sont, dira-t-il, des miroirs de ce qu’on est devenus. 

La part de nostalgie que l’on pourrait percevoir dans ce regard vers le passé, vers cette enfance qui n’est plus, est plutôt, au contraire, une extension du passé, un fil conducteur qui relie l’enfant à l’adulte. « Il y a une chose qui me trouble et c’est cette opposition excessive, schizophrène, qu’on fait entre l’enfant et l’adulte. Moi, je suis à la recherche de solutions de continuité entre ces deux âges de la vie. Alors, je ne suis pas un adulte hébété qui a la nostalgie de son enfance, mais je pense que notre enfance survit en nous d’une façon ou d’une autre. De façon plus ou moins prégnante selon notre profession, notre vie, notre vie de famille et tout ça. Moi, je m’attache en fait à trouver une suite à l’enfance dans notre vie d’adulte. C’est la recherche d’une solution de continuité, d’un fil », raconte-t-il. 

Sortir des sentiers battus

Si Antonin Louchard a concocté cet Enfantillages dans un esprit de continuité avec l’enfance et qu’il y célèbre cette période faste de sa touche artistique, c’est aussi une tentative de transgresser cette opposition un peu facile que certains peintres font entre illustration et peinture. « Les peintres tiennent souvent les illustrateurs pour des arriérés opportunistes qui gagnent leur vie facilement. Et moi, là aussi, ça me semble désuet de continuer à raisonner comme ça. » 

C’est donc aussi pour prolonger le travail de l’illustration qu’il s’est remis à la peinture. « Ça faisait longtemps que je voulais le faire, mais je n’avais ni le temps ni le sujet. Ce qui importe de plus en plus aujourd’hui avec tous les moyens qu’on a de faire et de reproduire des images, c’est le sujet. On peut faire une oeuvre forte en étant très maladroit techniquement, mais en ayant un bon sujet. Disons que j’ai trouvé mon sujet. Un sujet qui m’a permis de me remettre à peindre. Ça me permet de me renouveler et d’apporter une autre perspective. » 

Et, sortant du cadre habituel dans lequel les lecteurs sont habitués à le voir évoluer, Louchard souligne qu’il a reçu des avis un peu contrastés sur ce travail. Certains ont été choqués, soulignant que les peintures présentées renvoyaient à Shinning ou à certaines figurines des films de Stephen King. Loin de vouloir choquer, faire peur ou jouer avec ces codes, Louchard explique l’importance de faire au contraire un « état des lieux. De l’enfance à [s]on âge ».

Et, comme une façon de participer, d’être intimement lié à cet univers d’objets usés, remplis d’histoires et de souvenirs, Louchard glisse en toute fin d’ouvrage un autoportrait. Au même titre qu’un petit pouët, une poupée ou une peluche reproduits en peinture, il participe de cette continuité, de cette succession d’images pérennes.

Enfantillages

Antonin Louchard, Albin Michel, 2023, Paris, 250 pages

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