l’épopée psychédélique d’un pionnier britannique du jeu vidéo

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Le créateur de jeux vidéo britannique Jeff Minter, lors d’un voyage en Amérique latine en 1984.

Cheveux longs, barbe, lunettes de soleil et tenues de rockeur. Jeff Minter était un développeur de jeux vidéo des plus charismatiques lorsqu’il fonda, en 1982, le studio Llamasoft. Ses créations, aussi, avaient fière allure : à une époque où la boule jaune de Pac-Man était la figure la plus identifiable du jeu vidéo, les chameaux qui tirent des lasers dans Attack of the Mutant Camels ou le quadrillage rouge sur lequel s’affrontent à coups de missiles les vaisseaux spatiaux de Gridrunner imprégnaient durablement la rétine… au point de faire du Britannique une star locale, dans une industrie vidéoludique encore peu mondialisée.

Son œuvre est toutefois peu à peu tombée dans un relatif oubli, disparaissant du paysage en même temps que les premiers ordinateurs accessibles au grand public (Sinclair ZX80, Commodore 64, Atari ST, etc.) pour lesquels elle a été conçue.

Llamasoft : The Jeff Minter Story, disponible sur PC et toutes les consoles depuis le 13 mars, exhume une quarantaine de jeux (certains sont des variations autour d’un même titre) conçus entre 1982 et 1994. Tous – à part d’étranges projets musicaux – ont pour point commun de proposer des parties rapides, des univers originaux et des adversaires impitoyables.

Quarante ans plus tard, les premières créations psychédéliques de l’extravagant Britannique ont gardé leur pouvoir de fascination. Elles sont une invitation à se perdre dans des mondes hétéroclites, dans lesquels animaux, pyramides égyptiennes et vaisseaux spatiaux peuvent cohabiter joyeusement, en se laissant bercer par leurs visuels surchargés, leurs formes pixélisées et leurs couleurs.

« Attack of the Mutant Camels » (1983) dans sa version pour Atari 8-bits.

Cette capsule temporelle ne fait aucune concession à la modernité : elle n’atténue rien de la difficulté punitive des jeux vidéo de la période, ni de la dimension incompréhensible de certaines curiosités (comme Mama Llama) que seuls les initiés ceux qui ont la patience de lire un manuel dense et écrit en tout petit apprécieront.

Bien plus que du « retrogaming »

La collection « Gold Masters Series », de Digital Eclipse, est bien plus qu’une simple anthologie de retrogaming. Son deuxième épisode reprend la formule d’un « jeu vidéo documentaire » (ou l’inverse) qui s’explore manette en main, qui a déjà fait ses preuves avec The Making of Karateka (2023) centré autour de la figure de l’Américain Jordan Mechner, le créateur de Prince of Persia.

Découpée en chapitres, cette sorte de making of vidéoludique se parcourt le long de frises chronologiques truffées de documents. On y plonge à sa guise dans les archives (carnets de notes, photos, disquettes, articles de presse, etc.), à moins qu’on ne préfère cliquer sur la jaquette d’un jeu pour immédiatement l’essayer dans une des différentes versions de l’époque.

Jeff Minter aimait faire des paris risqués en matière d’innovation. « The Jeff Minter Story » revient ainsi sur l’obscur projet avorté de console de jeux vidéo de l’entreprise britannique Konix. Le jeu est entièrement traduit en français.

On retrouve également le désormais sexagénaire Jeff Minter en vidéo : toujours barbu, toujours chevelu et toujours en activité (son Akka Arrh, sorti en 2023, aurait aussi bien pu sortir en 1983), il accueille le joueur-spectateur dans la ferme où il vit depuis quarante ans et y commente avec bonhomie les heures de gloire de son studio. Sa parole se révèle précieuse. Elle éclipse largement celle des autres intervenants, réduits au rôle de fans.

Malgré l’absence de mise en perspective historique des segments filmés, le travail de recontextualisation globale de ses productions est passionnant. En creux, la quantité de documents fournis dresse le portrait d’un développeur visionnaire, d’un passionné qui a décelé le potentiel artistique du jeu vidéo dès ses débuts.

Le Monde

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D’un autre côté, le récit de sa trajectoire n’échappe pas à un format classique, mais efficace : celui de l’ascension vers la gloire, puis de la chute dans l’oubli. Cependant, l’attachant Jeff Minter n’est pas enfermé dans le stéréotype de l’artiste maudit. Il s’affirme plutôt comme un électron libre qui n’a jamais résisté aux sirènes de l’industrie ni renoncé à ses convictions. Il incarne la quintessence du créateur indépendant, farouchement opposé à suivre autre chose que son inspiration et ainsi capable de donner un supplément d’âme à ses jeux vidéo.

L’avis de Pixels

On a aimé :

  • la ludographie, très didactique, qui nous a plongés dans une époque que nous n’avons pas connue ;
  • le personnage du créateur hors norme aux univers inoubliables ;
  • les deux derniers titres, les moins anachroniques.

On a moins aimé :

  • les manuels de règles, peu clairs quand il s’agit d’expliquer le principe et les subtilités des jeux ;
  • la difficulté d’appréhension de nombreux titres ;
  • l’absence de mise en perspective dans les parties documentaires.

C’est plutôt pour vous si :

  • les shooters des années 1980 qui font « bip bip » et vous mettent une raclée en une minute chrono, ça vous parle ;
  • vous avez de l’affection pour un tonton ou cousin hippie bidouilleur ;
  • vous savez remettre sur une frise chronologique les sorties des Sinclair ZX80 et ZX81, des Atari ST et Jaguar ou des Commodore VIC-20 et C64.

Ce n’est plutôt pas pour vous si :

  • vous êtes épileptique ;
  • vous aimez les jeux vidéo qui racontent des histoires ;
  • vous êtes allergique aux lamas.

La note de Pixels

Tempest 2000/Atari 2600

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