Les accommodements linguistiques raisonnables des entreprises canadiennes et étrangères

Qu’ont en commun le transporteur national Air Canada et le géant américain Otterbox ? Des antennes dans plusieurs pays et l’élégance de servir leurs clients en plusieurs langues. Tous leurs clients ? Il y en a bien quelques-uns pour lesquels l’allant semble faire défaut. Tous les deux ont à l’évidence du mal à s’adapter, par exemple, aux subtilités du marché québécois. Nos demandes d’accommodements linguistiques seraient-elles à ce point déraisonnables ?

Évidemment pas. On ne saurait trop insister sur le caractère justement « raisonnable » des nouvelles exigences en matière de langue imposées aux entreprises par le biais de l’adoption d’une loi 96 dont on n’a, par ailleurs, ni à rougir ni à s’excuser.  Se faire servir dans sa langue devrait être tout naturel. C’est d’ailleurs ce que font les pays à travers le monde au nom de deux principes qu’on aimerait croire inaliénables : la souveraineté nationale et la protection du public, rappelait dans Le Devoir le traducteur agréé Donald Barabé.

Reste qu’on ne peut que constater — encore une fois — que nos attentes légitimes en matière de langue dérangent. Le changement législatif en cours est de plus en plus associé à une « lourdeur bureaucratique », a montré Le Devoir sous le clavier de Zacharie Goudreault. Ces tracasseries finiraient même par pousser des entreprises canadiennes, américaines et étrangères à couper les ponts avec le Québec plutôt qu’à se conformer à ses demandes.  

C’est le cas du spécialiste en accessoires électroniques Otterbox, qui a choisi de mettre ses services sur pause sur le territoire québécois. Il l’affiche d’ailleurs en toutes lettres sur son site Internet : ce sont les « exigences de la Loi 96 » qui sont en cause ; pas de cachette, pas de faux-semblant. Venant d’une compagnie américaine qui offre ses services dans de nombreux pays comme le Japon, l’Allemagne, la Suède ou la France — et dans leur langue nationale (si, si, même en français de France, ma chère !) —, cette procrastination assumée est au moins aussi décevante qu’irritante.

Otterbox n’est pas seul à faire le même pari. London Drugs, PetSmart, Pearson VUE : la liste des entreprises qui préfèrent se retirer plutôt que respecter l’obligation de rédiger en français leurs contrats, offres d’emploi, factures et autres documents pertinents ne cesse de s’allonger, s’inquiète le milieu des affaires. Vrai, il manque de traducteurs. Québec pourrait offrir des mesures de soutien et de l’accompagnement, sans doute. Mais de là à retraiter ou à édulcorer la loi parce qu’on craint une saignée qui pourrait, hypothétiquement, avoir un effet sur l’économie québécoise ? 

De l’avis du président et chef de direction du Conseil du patronat, Karl Blackburn, ce risque doit être pris en compte, car la décision de ces entreprises répond à une logique imparable. Il y a bel et bien un calcul coût-bénéfice à faire au regard de cette loi, qui vient avec des contraintes mesurables. Au point où le dirigeant estime qu’il vaudrait mieux « se servir des frontières du Québec comme tremplin pour rayonner dans le monde » que s’en faire « un rempart pour nous protéger contre ceux qui ne parlent pas le français ». 

Mais n’est-ce pas prendre le problème du seul bord de l’économie ? Si laLoi sur la langue officielle et commune du Québec, le français a été renforcée, c’est justement parce que nos frontières  sont poreuses en matière de langue, et cela sur tous les fronts : l’économie, bien entendu, mais aussi la culture, le savoir, la science, la diplomatie… Cette liste s’étire à l’infini, y compris au sein même du Canada, où notre bilinguisme de façade fait régulièrement les manchettes. 

On a pu le constater encore la semaine dernière dans un éclairant rapport préliminaire du commissaire aux langues officielles dont Le Devoir a obtenu copie. La reporter Sandrine Vieira nous apprenait qu’Air Canada a échoué à mettre en oeuvre les dizaines de recommandations formulées par le commissaire entre 2019 et 2022. Le transporteur a à peine bronché. Il a l’habitude de coiffer le bonnet d’âne linguistique au point qu’il ne semble même plus s’émouvoir de nos coups de sang. 

L’an dernier, le rapport du commissaire révélait qu’Air Canada avait fait l’objet de trois fois plus de plaintes liées à la Loi sur les langues officielles que lors d’une année habituelle. Assujettie aussi à la loi 96, la compagnie aérienne a également été parmi les dernières à se conformer aux nouvelles dispositions de la Charte de la langue française, avec le Canadien National (CN), un autre géant réputé plutôt insensible à la dualité linguistique.

L’attentisme d’Air Canada — qui prend ces jours-ci des allures de refus butés à se prendre en main pour satisfaire les exigences du commissaire aux langues officielles — ne fait que confirmer la nécessité de ces nouvelles exigences. Si même un fleuron bien canadian et ouvertement bilingue — sur papier du moins — se permet une telle attitude, on voit mal comment on pourrait mettre plus d’eau dans notre vin pour accommoder des entreprises qui n’ont pas le fil à la patte qui nous relie encore à Air Canada ou au CN. 

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