Les cadeaux empoisonnés | Le Devoir

Ils infestent Internet. Ils sont partout en épicerie. Les « dark patterns », « interfaces truquées » en français, provoquent un comportement précis et souvent contraire à la volonté des consommateurs. Ils ne sont pas illégaux, mais malhonnêtes. Et ça marche.

Si vous vous êtes abonnés à Amazon Prime avant Noël pour profiter de la livraison accélérée et gratuite de vos cadeaux, vous remarquerez, si vous souhaitez vous désabonner, que c’est beaucoup plus difficile. Amazon est expert en interfaces truquées. Il encourage ses clients à avoir certains comportements (dépenser plus et plus souvent) et en décourage d’autres (quitter son programme de fidélisation).

Amazon n’est que la pointe du sapin. Ce phénomène est si répandu que, de nos jours, on le trouve banal, voire normal, même s’il nous mène à payer plus, voire trop, et à surconsommer pour aucune autre raison que parce que certaines icônes sont plus attrayantes que d’autres à l’écran de nos mobiles.

Fausse chance

 

Les internautes québécois sont conviés ces jours-ci par le site chinois de vente au rabais Temu à faire tourner sur leur écran d’ordinateur une roulette chanceuse qui pourrait leur valoir un rabais allant jusqu’à 50 % du prix de l’article affiché.

Étrangement, cette roulette, en réalité pas si chanceuse, réagit de manière identique à tous les coups : elle tombe sur « Réssayez une deuxième fois », puis sur le plus gros rabais offert, qui est de 50 %. Imaginez la chance qu’il faut pour obtenir ce même résultat à tous les coups !

Le hic : le seul moyen de profiter de ce rabais est de télécharger l’application mobile Temu. On ne peut pas conclure la transaction par son site Web.

Il se trouve qu’une application installée sur un téléphone mobile permet au créateur de celle-ci de récolter beaucoup plus de renseignements personnels sur ses utilisateurs qu’un simple site Web. Par un autre de ces hasards qui n’en sont pas vraiment, Google a retiré l’application Temu de sa boutique d’applications Play Store pendant quelques semaines en 2023 parce qu’elle ne respectait pas ses limites sur la collecte de renseignements personnels.

Depuis, des critiques s’inquiètent du fait que l’application — qui perdrait de l’argent sur chacun des achats que les consommateurs canadiens et américains effectuent sur sa plateforme — continuerait de collecter des renseignements personnels au-delà des limites de Google et d’Apple. Elle les revendrait ensuite à des tiers, ce qui est son véritable modèle d’affaires.

Jusqu’à l’épicerie

Tout ça n’est pas le fait du hasard, évidemment. Et rien n’est illégal. Mais c’est trompeur. Et c’est tout sauf anodin. 

« On joue sur les émotions pour forcer l’utilisateur à consentir malgré lui à un certain comportement », résume l’avocat montréalais Clément Camion, fondateur d’En clair, un organisme dont la mission est de simplifier et d’humaniser les transactions pour aider à « détruquer » les interfaces trompeuses. 

Car ces interfaces sont partout. Les terminaux de paiement qui proposent d’ajouter un pourboire de 18, 20 ou 25 % (après taxes) pour une transaction qui avant la pandémie n’en requérait pas ? Interface truquée.

Et ça marche, poursuit M. Camion. « On a fait des tests en France et on a découvert que c’était incroyable, l’impact de ces interfaces, dit-il. On se demande si les gens ont vraiment consenti à ce qui leur a été présenté. »

Les prix en épicerie ? Une autre interface truquée. On voit de plus en plus d’étiquettes qui affichent en très gros un prix réduit sur des articles achetés en lot. Deux poulets pour 15,99 $. L’aubaine ! Ces étiquettes indiquent en plus petits caractères que le prix payé sera plus élevé si ces articles sont achetés individuellement. Un seul poulet : 8,99 $. C’est la même stratégie que les épiciers mettent en avant pour promouvoir leurs programmes de fidélisation. Le prix de ce même poulet pour les membres : 8,49 $ !

Si votre budget familial (ou votre appétit…) vous permet d’acheter deux poulets à la fois, ou d’acheter un téléphone intelligent, d’installer l’application de l’épicier et de bénéficier de son programme de fidélisation, pas de problème.

Mais vous dépensez plus. 

Et si vous devez vous serrer la ceinture pour boucler vos fins de mois, ce système vous exclut.

 

Certains commerçants n’aiment pas les clients chiches. Ce n’est pas bon pour leur marge de profit. Les investisseurs boursiers considèrent l’accroissement de cette marge comme un signe de santé financière. C’est cet indicateur qui détermine, au bout du compte, la rémunération des hauts dirigeants de ces entreprises.

Il n’y a pas de hasard là non plus.

Le consommateur abandonné

 

Des élus ont pris le thé plus tôt cet automne avec les p.-d.g. des grands épiciers pour les convaincre de baisser leurs prix. Ils ont ensuite vanté l’efficacité de leur pouvoir d’influence. On représente 40 millions de consommateurs canadiens, ils vont bien nous écouter…

Or, la vraie solution est ailleurs. Elle existe déjà. Elle n’a besoin que d’être dépoussiérée. 

Au Québec, la Loi sur la protection du consommateur n’a besoin que d’une mise à jour pour décourager les interfaces truquées. Au fédéral, c’est la Loi sur la concurrence qui pourrait explicitement ordonner un affichage plus équilibré des prix et des options d’abonnement ou de désabonnement.

« La Loi sur la protection du consommateur est en retard sur l’économie numérique, comme la Loi sur la concurrence fédérale », dit Clément Camion.

Deux gouvernements pour le prix d’un, et qui tardent à prendre réellement la défense du citoyen ? Une autre interface truquée.

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