« Les chefs ont peur de flinguer leur carrière », explique la députée Lætitia Saint-Paul

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Est-ce le début d’un #MeToo des Armées en France ? Le récent témoignage de Manon Dubois, victime de violences sexuelles répétées quand elle était dans la Marine, semble avoir déclenché quelque chose. La députée Renaissance du Maine-et-Loire, Lætitia Saint-Paul a pris le sujet à bras-le-corps. Elle dit avoir, en quelques jours seulement, reçu une trentaine de témoignages similaires à celui de Manon Dubois. Des témoignages qui viennent après d’autres, reçus depuis qu’elle est députée.

Elue en 2017, Laetitia Saint-Paul était alors la première militaire de carrière à arriver à l’Assemblée nationale depuis 1918. Elle compte bien mettre cette expérience à profit : « L’ambition d’Emmanuel Macron en 2017, c’était bien d’avoir des profils tous azimuts qui permettaient d’avoir une connaissance fine de l’intérieur. Et là, je me dis que je suis complètement dans mon rôle. » Entretien.

Ce n’est pas exactement la première fois que des affaires de harcèlement sexiste et sexuel, voire de violences sexuelles, touchent l’Armée. Pourquoi les langues semblent-elles se délier maintenant ?

Depuis que je suis députée, j’ai tous les ans, sur mon bureau, des témoignages qui sont des copiés/collés de celui de Manon Dubois. Une jeune recrue face à un cadre reconnu, expérimenté, connu en bien de sa hiérarchie. L’envie d’excuser le coupable alors que la victime n’a pas encore fait ses preuves, se met en arrêt maladie, le psychiatre militaire qui la déclare inapte… Bref, la victime se retrouve renvoyée de l’institution et le coupable prospère.

Alors quand Le Courrier de l’Ouest, le journal de ma région, a demandé mi-mars mon témoignage, ça n’a pas fait un pli : j’ai dit mon affection et ma sympathie pour cette jeune victime, lui assurant qu’elle n’était pas seule et que ça me tenait à cœur. A partir de cette prise de position publique, j’ai reçu ces trente témoignages, dont vingt en cinq jours. Et Manon Dubois a fini par témoigner à visage découvert. C’est la preuve qu’il y avait un besoin.

Dans le cas de Manon Dubois, l’agresseur a été sanctionné de dix jours de suspension. Vous parler de « farce » à ce sujet…

Personne n’aime le scandale, encore moins les armées. Les chefs ont peur de flinguer leur carrière après avoir dénoncé quelque chose de mal qui s’est passé dans leur unité. Alors que celui qui dénonce et qui corrige, qui fait son job, devrait avoir une lettre de félicitations !

Les études le montrent : dans n’importe quelle entreprise, il y a un risque d’agression à caractère sexuel d’1 sur 1.000 Alors vous imaginez dans une institution avec un peu plus de 200.000 militaires, un peu plus de 60.000 civils, sans compter des réservistes ?… Forcément, ça arrive, ça existe. C’est commun à l’ensemble de la société.

Par ailleurs, la promiscuité du mode de vie militaire peut aggraver la situation. Il faut passer d’une logique où on pense qu’on va être discréditée parce qu’il y a eu un problème à une logique où les problèmes, on les affronte. Et c’est même une fierté que de les régler.

Jusqu’à présent, la réponse du côté de l’armée, c’était la plateforme Témis, qui existe pour recevoir les éventuels témoignages. Pourquoi n’est-ce pas suffisant ?

Le problème, c’est que derrière la plateforme Témis, il n’y a que quatre personnes. Avec les chiffres que je viens de vous citer, à vous de juger si c’est suffisant. Il y a aussi le management toxique, le harcèlement moral qui ne sont pas du tout pris en compte, alors que ça peut être des vraies dérives. Et tous les régiments ne l’ont pas placardé sur tous les murs. J’ai quand même affaire à des victimes qui me disent : « Non, je n’en ai jamais entendu parler. » Autre problème : la cellule est internalisée.

Vous avez vous-même fait part de votre expérience personnelle à Saint-Cyr, qui avait fait l’objet d’une enquête accablante en 2018 dans Libération. D’après vous, il y a un problème dès la formation, dès le recrutement ?

Je ne me serais pas donné la peine de témoigner si les choses avaient évolué. A l’époque de la sortie de l’enquête, j’avais dit à Florence Parly [alors ministre des Armées] : « J’accrédite à la virgule près ce qui figure dans cet article. J’entends bien qu’on s’en saisisse. » J’ai le retour comme quoi il n’y a pas eu une grande évolution depuis 2018. Je pense que la plupart des régiments fonctionnent bien. Et ma carrière en témoigne : j’ai participé à deux opérations extérieures, j’ai commandé ma compagnie en Allemagne… J’ai eu un beau déroulé de carrière sans encombre.

Le problème que j’ai eu, c’est en formation. Je crois qu’il y a des « nids » dans certains endroits et qu’il faut notamment regarder très attentivement les centres de formation et les lycées militaires. C’est une certitude. Le problème, c’est l’impunité. Quand, dans ma compagnie, j’ai été confrontée à une affaire similaire à celle de Manon Dubois, j’ai découvert que ce cadre sous mes ordres n’était pas du tout un débutant en la matière. Il faut que l’institution puisse se débarrasser de ceux qui déshonorent l’uniforme.

Jeudi, le ministère des Armées a publié une instruction au sujet de la gestion des affaires de violences sexistes et sexuelles. Que dit-elle ?

Ce type d’instruction est diffusée à toutes les unités. Avec lecture sur la place d’armes, s’il faut. Ça ne peut pas ne pas infuser. Il est important de dire qu’avoir ce type d’instruction en quelques jours, c’est un événement. Si Manon Dubois avait été un cas isolé, ça n’aurait pas existé. Cela veut dire que le ministère sait ce qu’il se passe et a compris que ces directives n’infusaient pas. Cette instruction ministérielle accrédite complètement mes propos. Elle parle notamment de la nécessaire qualité de l’écoute des plaignantes. C’est primordial. Elle annonce que les frais d’avocat des plaignantes seront pris en charge par l’Etat : c’est une énorme avancée.

Il y a aussi, enfin, des décisions sur les mesures conservatoires, la suspension des fonctions de l’agent ou du militaire mis en cause. « Elle vise à préserver la sérénité nécessaire au bon déroulement du service et de l’enquête. Je vous demande donc d’y recourir systématiquement dès lors que les faits présentent un caractère suffisant de vraisemblance. » C’est très important, cette formule, car il ne s’agit évidemment pas de supprimer la présomption d’innocence. Ces termes protègent tout le monde.

J’imagine qu’il y a d’autres mesures auxquelles vous réfléchissez ?

Je crois qu’il faut avancer sur l’harmonisation des sanctions entre les armées. Il faut aussi pouvoir alerter sur des antécédents. On est quand même une « entreprise » qui bouge beaucoup, on est tout le temps muté et il n’y a pas de mémoire. Moi, j’ai eu confiance dans ce cadre qui s’en est pris à une de mes jeunes recrues. Je ne savais pas ce qu’il s’était passé avant pour lui. Quoi qu’il en soit, c’est un excellent premier pas, même s’il y a d’autres sujets à traiter, j’en parlerai dans le plan d’action que je suis en train de rédiger.

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