«Les dés»: un homme d’honneur

Constantinople, début du XXe siècle. Dans un contexte de tensions politiques et d’hostilités entre plusieurs clans, dans cette capitale d’un « empire en décomposition », une vie peut se jouer sur un coup de tête ou sur un coup de dés. 

À 16 ans, Ziya venge avec des complices l’assassinat de son frère aîné par un clan rival lorsqu’il tue, en plein tribunal, le petit caïd albanais qui devait y subir son procès. Arrêté et condamné pour ce crime, alors qu’il se croyait emprisonné pour longtemps, on lui offrira après un an la possibilité de s’enfuir au Caire. Ziya va y écouler quelques paisibles années d’exil sous la protection de puissants personnages de l’ombre, en attendant de pouvoir leur servir à quelque chose. 

Il va se perdre dans le jeu compulsif, l’argent, le pouvoir, les femmes. La violence est accrochée profondément dans le coeur de ce jeune homme sans culture, à la vie intérieure embryonnaire, héros triste du nouveau roman d’Ahmet Altan, Les dés, son quatrième traduit en français.

Pendant les quelques secondes où roulent les dés, rien n’a plus d’impor-tance. Ni la mort, ni la vie ou l’amour.
Ahmet Altan

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Jeté lui-même en prison dans la foulée de la tentative de putsch de juillet 2016 contre le président turc Recep Tayyip Erdoğan — tout comme des milliers de ses concitoyens —, l’écrivain et journaliste turc a été condamné à la perpétuité pour avoir prétendument envoyé des « messages subliminaux » lors d’une émission télévisée quelques jours avant les événements.

Malgré les cinq années qu’il a passées derrière les barreaux, l’écrivain de 73 ans, l’une des figures littéraires le plus connues dans son pays, estime que la prison reste préférable à l’exil.

« L’exil est très dur. Encore plus dur que la prison », avoue Ahmet Altan, joint chez lui à Istanbul, expliquant n’avoir jamais vraiment envisagé de quitter la Turquie — ce qui de toute façon lui est interdit — après sa libération en avril 2021. « Être exilé, ce n’est pas seulement changer de pays, c’est un peu aussi comme changer de planète, ajoute-t-il en anglais. Dans l’exil, vous ne pouvez pas retourner dans votre pays. Vous évoluez dans une autre culture, une autre langue. Vous n’avez plus d’amis d’enfance, ni la nourriture à laquelle vous êtes habitué. C’est très difficile. »

« En prison, même si je ne le recommande à personne, ajoute-t-il en riant, vous pouvez parler votre langue maternelle et vous mangez mal, mais c’est votre propre nourriture. Vous êtes dans votre pays. » L’exil, comme être humain, l’aurait bouleversé davantage que la prison. « Je n’aime pas m’éloigner de mon pays. C’est une affaire de personnalité. »

 

Un fond de vérité

Roman d’apprentissage brutal et désespéré, Les dés est le dernier des trois livres qu’Ahmet Altan a écrits durant son séjour en prison. Dans Je ne reverrai plus le monde (Actes Sud, 2019), il faisait dans des « textes de prison » le récit de son arrestation et de sa vie entre quatre murs. Un genre devenu par malheur un véritable courant de la littérature turque du dernier siècle, tous régimes confondus. Madame Hayat (Actes Sud, 2021, prix Femina étranger), un roman, relatait quant à lui la rencontre entre un étudiant turc et une femme plus âgée. Une histoire d’amour sans nom, simple, profonde et émouvante, campée à une époque incertaine dans un pays devenu fou.

Dans Les dés, au cours de son exil, Ziya fera l’improbable rencontre d’une jeune femme moderne, étudiante en médecine d’origine juive, fille du médecin qui soignait le pacha qui avait pris le jeune homme sous sa protection. Sa rencontre avec Nora va lui insuffler une certaine idée de l’amour, sans lui permettre toutefois de s’élever ou de trouver un autre sens à sa vie. De retour en Turquie après avoir été amnistié, voyou monté en grade, il sera mêlé à 22 ans à un attentat qui va sceller son destin.

Le personnage a existé, raconte Ahmet Altan, même si nous savons peu de choses à son sujet. En prison, dans un livre qu’il lisait, le romancier raconte avoir été intrigué par l’histoire de deux frères qui ont été pendus ensemble le même soir pour l’assassinat du grand vizir Mahmoud Chevket Pacha en 1913. 

Le genre d’histoire d’honneur, de meurtre et de jeu, de vie et de mort, reconnaît-il, qui attire tout écrivain. Grâce à son avocat, qui lui procurait des livres et de la documentation, il a pu en apprendre un peu plus. On sait que Ziya s’est enfui de prison à 16 ans, qu’il a vécu en Égypte, qu’il était connu comme joueur et que les deux meurtres sont véridiques, c’est tout. Le reste est de la fiction. « J’ai essayé de penser et d’éprouver comme lui et j’ai écrit le livre. »

« À 16 ans, en décidant de tuer l’assassin de son frère, il savait qu’il serait tué. Il l’acceptait. D’une certaine façon, avant même de tuer quelqu’un, il s’était lui-même donné la mort. Quand vous prenez cette décision, ni la mort ni la vie ne peuvent vous atteindre. C’est une sorte de liberté sanglante. » 

Lorsqu’on atteint cette dimension, on se sent très puissant, intouchable. Un sentiment qui peut susciter une forme de dépendance, croit Ahmet Altan. C’est une sensation que son protagoniste a essayé de retrouver à travers le jeu. « Pendant les quelques secondes où roulent les dés, rien n’a plus d’importance. Ni la mort, ni la vie ou l’amour. »

Un lien entre le meurtre et le jeu que Dostoïevski aurait pu faire, convient Ahmet Altan. « Mais Ziya est un joueur qui ne cherche pas à gagner. Perdre ou gagner n’a pour lui aucune importance, contrairement au héros de Dostoïevski. »

 

La femme, vecteur d’humanité

Soulevant le voile d’une certaine masculinité toxique, qui empoisonne encore plus qu’en Occident cette partie du monde, le roman pose en creux la question suivante : qu’est-ce qu’un homme, un vrai ? « Un homme n’a peur de rien, pas même de la mort », croit Ziya, devenu plus tard « esclave volontaire du concept de virilité ». Son idée de l’honneur, nous dit Ahmet Altan, accorde elle aussi bien peu d’importance à la vie humaine. « Si quelqu’un vous touche, vous maudit ou vous insulte, s’en prend à vos proches ou à quelqu’un que vous aimez, vous prenez votre revanche. » Peu importent les conséquences. « Pour eux, un homme d’honneur est un homme mort. » Une conception de l’honneur qui avait cours autant dans la Turquie ottomane que dans l’Europe aristocratique, rappelle l’écrivain.

Dans ce roman, comme dans plusieurs de ceux de l’écrivain turc — pensons seulement à Madame Hayat —, les femmes semblent exercer une influence « civilisatrice » sur les hommes. « C’est inévitable, pense Ahmet Altan. Sans les femmes, les hommes ne seraient pas civilisés. C’est impossible. Je le crois profondément. Ce sont elles qui nous font. Comme mères, comme amoureuses, elles nous apprennent beaucoup de choses de la vie. Elles sont plus sages et savent bien mieux que nous ce qui est important et ce qui ne l’est pas. »

Sans trop s’engager sur le terrain glissant de la politique, l’écrivain reconnaît qu’il existe de nombreux parallèles entre l’Empire ottoman d’hier et la Turquie d’aujourd’hui. « Il y a beaucoup de similitudes. Dans notre partie du monde, certaines choses changent et d’autres ne changent jamais. Comme la corruption, les mauvaises décisions à l’échelle nationale, la haine entre les gens. C’est presque la même chose. »

Les dés

Ahmet Altan, traduit par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, Paris, 2023, 208 pages

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