Les élus se revendiquent de la vérité à une époque particulière, disent des experts

Les récents débats sur la tarification fédérale du carbone peuvent laisser croire que les politiciens s’accusent de plus en plus de répandre des faussetés. Or, cette stratégie de communication politique est loin d’être nouvelle, notent des experts, qui observent toutefois un contexte bien particulier ces dernières années.

Le recours aux réseaux sociaux et l’influence de la politique américaine font partie du portrait actuel, selon Olivier Turbide et Marie-Ève Carignan, qui enseignent respectivement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et à l’Université de Sherbrooke.

Pour le premier de ces deux experts, la stratégie politique d’accuser son rival de mentir revient à une attaque personnelle qui éloigne les échanges du débat sur les enjeux de fond.

« Quand on dit que, nous, on dit les vraies choses, on accuse toujours l’autre de mentir. Et ça, c’est une attaque assez forte, efficace, puis à peu de coûts », dit M. Turbide.

En plus de discréditer son adversaire, l’offensive nécessite à son avis peu de justification. « Traditionnellement, on a essayé de mettre en contradiction, par exemple, un acteur à ce qu’il a dit par le passé ou par ses actions. Mais là, on n’a même pas besoin de dire ça », estime le professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM.

Au fil des invectives, les faits peuvent même être relayés au second plan, explique Marie-Ève Carignan.

 

« On est un peu dans cette stratégie-là où, finalement, on remplace le fait par une opinion comme si c’était un point de vue versus un autre alors que, pourtant, il y a des faits derrière qui viennent confirmer ou infirmer des choses », dit celle qui a coécrit le livre La Maison-Blanche vue du Québec.

La professeure s’est notamment penchée sur la résonance, au Canada, de certaines stratégies de communication américaines.

« [Des intervenants] nous disaient à quel point certaines façons de faire […], notamment républicaines et sous l’ère de [Donald] Trump, influençaient aussi nos façons de faire au Canada, donc de s’adresser plus directement au public par les réseaux sociaux numériques. »

Le chef conservateur Pierre Poilievre s’adresse régulièrement aux Canadiens par le biais de vidéos ou de textes publiés dans ses pages X (anciennement Twitter) ou Facebook.

M. Poilievre est d’ailleurs accusé tant par les libéraux que les bloquistes et néodémocrates de tromper les gens. Or, le leader de l’opposition officielle est loin d’être le seul politicien à insister sur sa propre interprétation des faits et à se poser en défenseur de la vérité, s’entendent les experts.

Les troupes de Justin Trudeau, puisqu’elles sont au pouvoir, sont plus vulnérables face à cette ligne d’attaque, croit M. Turbide.

« C’est une position assez difficile pour le gouvernement, d’autant plus […] qu’il y a une question d’usure du pouvoir », affirme-t-il. Selon lui, les questions éthiques qui ont tour à tour été soulevées durant les trois mandats du gouvernement Trudeau pèsent dans la balance.

Dernièrement, la question des vacances des Fêtes du premier ministre en Jamaïque retient l’attention en raison de dépenses qui lui ont été offertes gratuitement.

M. Trudeau s’est défendu en soutenant avoir consulté le commissaire à l’éthique au préalable et avoir obtenu son aval. Ce dernier, Konrad von Finckenstein, est attendu par un comité parlementaire qui souhaite le questionner.

« Le gros bon sens »

Au cours des derniers mois, la question de la tarification du carbone a été centrale quand les partis politiques ont opposé leurs différentes visions des faits.

 

M. Poilievre, qui s’oppose vigoureusement à la taxe fédérale sur le carbone, accuse le Bloc québécois de former une coalition avec les libéraux qui « coûte cher » aux contribuables puisque la formation politique, dit-on, souhaite que le prix sur la pollution augmente de façon importante.

Or, cette « taxe » ne s’applique pas au Québec. Les conservateurs considèrent aussi que les bloquistes appuient le règlement sur les combustibles propres. Ils associent cette politique à « une deuxième taxe » qui fera augmenter le prix de l’essence de 17 cents le litre d’ici 2030. Ils s’appuient, dans leur argumentaire, sur un vote aux Communes que le Bloc québécois a rejeté, jugeant trompeuse la motion sur laquelle ils devaient se prononcer.

« Moi, j’ai une question pour les conservateurs : c’est quoi votre problème avec la vérité ? » a notamment rétorqué le chef bloquiste, Yves-François Blanchet.

Les libéraux, de leur côté, insistent sur le fait que cette « taxe » prévoit des remises aux ménages.

Les néodémocrates, eux, accusent aussi régulièrement M. Poilievre de manipuler les faits, que ce soit dans des publicités ou dans des communications aux médias affublées de l’en-tête « vérification des faits ».

Selon Mme Carignan, la stratégie de communication des conservateurs « est tellement claire et organisée » – marquée par des formules choc comme « la taxe Trudeau-Blanchet » ou encore « le gros bon sens » – que « les autres partis sont plus en réaction ».

Thierry Giasson, professeur à l’Université Laval, rappelle pour sa part que l’idée de décrédibiliser son rival politique en l’accusant de mentir est une stratégie classique dont on pourrait trouver des exemples remontant à l’Antiquité.

« Un des registres de la rhétorique politique de base, c’est d’attaquer l’adversaire, de le décrédibiliser – que ce soit personnellement ou en parlant de ses réalisations – pour ensuite se mettre en valeur et expliquer comment, nous, on va faire les choses autrement », résume-t-il.

Le chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique précise que les critiques peuvent être très personnelles. « Je pense que Stephen Harper a été la cible d’attaques ciblées. Jean Chrétien et Paul Martin aussi. Brian Mulroney beaucoup aussi pendant la période sur le libre-échange, [où] on l’accusait personnellement de vouloir vendre le Canada aux États-Unis. »

Selon M. Giasson, le « désamour » de la population envers les politiciens est davantage propre à l’époque actuelle et les élus d’aujourd’hui souhaitent répondre à ce sentiment. « Les gens sont suspicieux envers la classe politique. Je pense qu’ils auront tendance à donner du crédit à la thèse voulant que les politiciens mentent, qu’ils ne les écoutent pas, qu’ils sont en politique d’abord pour leurs intérêts », dit-il.

Dans ce contexte, les députés tentent de tirer leur épingle du jeu, mais en même temps, ils nourrissent par le fait même ce « désamour », estime l’expert.

« Quand ils sont dans l’attaque, qu’ils se démonisent constamment et qu’ils se traitent de menteurs constamment, ils entretiennent ça aussi », conclut-il.

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