Les femmes et minorités, encore souvent des candidatures « poteaux » au Canada

Les femmes et les personnes LGBTQ+ qui se sont présentées aux trois dernières élections fédérales l’ont été dans des circonscriptions où elles avaient moins de chances de l’emporter, selon une nouvelle étude qui les compare à des « agneaux sacrifiés » par leurs partis politiques.

En 2021, Nathanielle Morin a tenté de réaliser son rêve de devenir députée à la Chambre des communes sous la bannière du Parti libéral du Canada (PLC). La femme trans de 28 ans avait toutefois un adversaire de taille à affronter dans sa circonscription : Gérard Deltell, célèbre politicien de la Ville de Québec et député sortant conservateur.

« J’étais totalement consciente que dans cette circonscription-là, ce serait difficile », se remémore-t-elle.

Finalement, c’est le Parti conservateur qui a facilement remporté sa circonscription, avec près de 52 % des voix. Malgré tout, la candidate qualifie l’aventure de « belle expérience » qu’elle n’hésiterait pas à retenter. Elle assure avoir été épaulée et n’avoir vécu sur le terrain « presque pas de transphobie ».

« C’est certain que je suis pour davantage de représentation dans les circonscriptions qui sont, entre guillemets, plus facilement “gagnables”. Mais c’est un changement qui se fait progressivement », estime l’ex-candidate, qui travaille maintenant comme conseillère politique à Ottawa. Elle rappelle qu’au PLC, ce sont les membres du parti qui déterminent quel sera leur candidat, lors d’investitures.

Le parcours de Nathanielle Morin fait partie des données compilées dans un article rédigé par des chercheurs de l’Université d’Ottawa à paraître dans la prochaine édition de la revue Electoral Studies, et consulté par Le Devoir.

L’analyse du parcours de 3966 candidats qui se sont présentés lors des trois dernières élections générales montre que les lesbiennes, les gais, les bisexuels, les transgenres ou les queers (LGBTQ+) autodéclarés et les femmes sont nettement surreprésentés (de 17 et de 6 points de pourcentage respectivement) dans les défaites écrasantes — celles dans lesquelles ils sont arrivés plus de 15 points derrière. Les candidats autochtones ou issus des minorités visibles sont aussi désavantagés, quoique d’une moins grande ampleur.

À la surprise des chercheurs, le Parti libéral ne fait pas meilleure figure que le Parti conservateur à ce chapitre : les candidats issus de minorités sont plus souvent nommés là où les deux formations s’attendent à perdre.

« On n’a pas trouvé de grandes différences entre les libéraux et les conservateurs, même si les libéraux ont tendance à souligner qu’ils ont la parité et la question de diversité plus à coeur que le Parti conservateur », souligne Valérie Lapointe, chercheuse postdoctorale en études politiques à l’Université d’Édimbourg et coautrice de l’étude.

En fait, ces deux partis présentent surtout des hommes hétérosexuels dans les circonscriptions réputées « prenables », une tendance aggravée par le fait que les députés sortants conservent généralement leur place comme candidats. À l’issue des dernières élections fédérales, la Chambre des communes était constituée à 69,5 % d’hommes.

Manque de transparence

Les statistiques n’étonnent pas l’ancienne candidate du Nouveau Parti démocratique (NPD) Camille Esther Garon, qui s’est présentée dans la circonscription de Beauport-Limoilou aux élections fédérales de 2021. La jeune femme noire et « queer » avoue, avec du recul, avoir parfois ressenti être « utilisée ».

En entrevue avec Le Devoir, elle rappelle que la diversité et l’inclusion étaient des thèmes très forts au moment de la campagne de 2021, un an après le début du mouvement Black Lives Matter. « C’est clair que les partis voulaient aller chercher des candidats [issus de la diversité]. Il y a un côté où on se sent utilisé, mais [le parti] veut aussi représenter leurs valeurs », nuance-t-elle.

Malgré tout, Camille Esther Garon rejette le qualificatif de « candidate poteau », puisqu’elle estime que son parti l’a justement incitée à se présenter dans une circonscription où ses chances de gagner étaient meilleures. Elle est finalement arrivée en quatrième place, loin derrière Julie Vignola, du Bloc québécois, qui a remporté la course avec 31 % des voix.

Le NPD est le seul parti fédéral s’étant fixé des objectifs pour garantir la présence de la diversité dans le processus de nomination. Bien que ces règles soient trop récentes pour en évaluer les impacts, la chercheuse Valérie Lapointe estime qu’elles peuvent mener à une meilleure représentativité chez les candidats.

Or, là où le bât blesse pour les candidats des circonscriptions « difficiles », c’est plutôt le manque de transparence quant à leurs chances de victoire, croit Camille Esther Garon. Les formations politiques doivent avoir des conversations « honnêtes » sur les probabilités de l’emporter, insiste-t-elle.

« [Il faudrait expliquer] que ça va être une campagne difficile, que les chances de gagner sont plus [minces], mais qu’on a le potentiel d’avancer à long terme avec le parti. » Même avec cette mise en garde, elle affirme qu’elle se serait portée candidate.

Sensibles à « faible coût »

Pour leur étude, les chercheurs ont analysé les candidatures du Parti libéral du Canada, du Parti conservateur du Canada, du Nouveau Parti démocratique  et du Parti vert du Canada, lors des élections générales de 2015, 2019 et 2021.

Puisqu’il n’existe pas de données officielles sur l’orientation sexuelle déclarée des candidats, ils ont dû se replier sur des compilations effectuées par le magazine spécialisé Xtra!. Le Bloc québécois a d’ailleurs été exclu de l’étude, faute d’avoir rendu disponibles à temps les données sur la diversité parmi ses candidats.

Même si elles constituent la moitié de la population, les femmes — même blanches et hétérosexuelles — sont elles aussi souvent désignées pour se battre dans les circonscriptions historiquement plus difficiles à remporter. Un constat étonnant pour la chercheuse Valérie Lapointe.

« On se serait attendu, étant donné le discours des partis politiques, à ce que les femmes soient moins désavantagées. Mais on constate que non, elles sont toujours des animaux sacrifiés de la politique canadienne », commente-t-elle.

L’étude, aussi cosignée par les chercheurs Benjamin Ferland et Luc Turgeon de l’Université d’Ottawa, évoque la tension existante entre les partis politiques et leurs associations locales au moment de nommer des candidats. Elle avance aussi que les partis ont avantage à paraître sensibles aux questions de diversité en nommant certains candidats où cela comporte un « faible coût », soit où la défaite est prévisible.

L’ancienne candidate Camille Esther Garon espère voir des personnes issues de la diversité tenter leur chance aux prochaines élections fédérales prévues en 2025, peu importe leurs chances de victoire. « Je peux comprendre que certains se sentent comme des “agneaux sacrifiés” au début, si c’est une circonscription qui n’est pas gagnable. Mais au contraire, ce sont des guerriers. »

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