Les frappes au Yémen placent l’Arabie saoudite dans une «position délicate»

Les frappes américano-britanniques contre les rebelles Houthis placent l’Arabie saoudite dans une « position délicate » au moment où elle veut en finir avec la guerre chez son voisin yéménite pour se consacrer à ses réformes intérieures, estiment des analystes.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, les États-Unis et le Royaume-Uni ont pris pour cible des dizaines de sites avec plus de 100 projectiles de précision, selon le Commandement central américain.

Les frappes ont été menées en riposte à des semaines d’attaques contre des navires marchands en mer Rouge par les Houthis soutenus par l’Iran, qui contrôlent le nord du Yémen et affirment viser les bateaux liés à Israël en « solidarité » avec les Palestiniens de Gaza.

L’Arabie saoudite dirige elle-même depuis 2015 une coalition anti-Houthis, menant au fil des ans des milliers d’attaques au Yémen. Mais le riche royaume pétrolier cherche désormais à consolider une trêve pour se sortir du bourbier qu’est devenu pour elle le plus pauvre des pays de la péninsule arabique.

Le ministère saoudien des Affaires étrangères s’est empressé d’exprimer vendredi sa « grande inquiétude » et d’appeler à « la retenue et à éviter l’escalade » en mer Rouge.

« L’Arabie saoudite est dans une position délicate », a estimé Anna Jacobs, analyste principale du Golfe pour l’International Crisis Group.

Le royaume « doit trouver un équilibre entre une profonde hostilité de l’opinion publique à l’égard des États-Unis et d’Israël, ses préoccupations en matière de sécurité en mer Rouge et son désir de dissuader les Houthis de perpétrer de nouvelles attaques » contre lui, a-t-elle ajouté.

Entre 2019 et 2021, les rebelles Houthis avaient mené plusieurs attaques contre des sites du géant pétrolier Aramco et d’autres installations pétrolières en Arabie saoudite, premier exportateur mondial de brut.

Las de la guerre

Les attaques sans précédent du Hamas contre Israël le 7 octobre et la réponse militaire implacable d’Israël risquent d’anéantir les espoirs de Riyad d’une paix durable dans la région, considérée comme cruciale pour la réussite du vaste programme de réformes économiques et sociales « Vision 2030 » du prince héritier Mohammed ben Salmane.

La mer Rouge est l’un des piliers de cette vision avec de stations balnéaires planifiées pour transformer le royaume, autrefois fermé, en un haut lieu du tourisme.

La fin de la guerre au Yémen est devenue ainsi un objectif central pour Riyad, encouragé par un accord de rapprochement surprise conclu en mars dernier entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

En décembre, l’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Hans Grundberg, a fait état de progrès vers la paix avec une feuille de route qui conduirait à un cessez-le-feu à l’échelle nationale.

Mais la série d’attaques des Houthis, 27 au total selon la Maison-Blanche, contre des navires passant par le détroit de Bab al-Mandab, la porte d’entrée sud de la mer Rouge, a compliqué ce processus.

Washington a annoncé en décembre réunir plus de 20 pays dans le cadre de l’opération « Prosperity Guardian » visant à sécuriser la mer Rouge.

Riyad « n’a eu d’autre choix que de ne pas adhérer à l’opération », a déclaré Ali Shihabi, un analyste saoudien proche du gouvernement, justifiant notamment cette position par ses pourparlers de paix au Yémen.

Deux poids, deux mesures

 

Le royaume a suspendu les négociations sur une possible normalisation avec Israël une semaine après le début de la guerre entre Israël et le Hamas.

Bien que l’Arabie saoudite soit une monarchie absolue, ses dirigeants sont attentifs à l’opinion publique.

Un rare sondage publié en décembre par l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient a montré que 96 % des Saoudiens pensaient que les pays arabes devraient rompre tout contact avec Israël « pour protester contre son action militaire à Gaza ».

Et compte tenu du soutien indéfectible de Washington à Israël, il est donc difficile de voir Riyad s’impliquer dans des opérations militaires américaines spécifiques dans les mois à venir, selon des experts.

L’Arabie saoudite se souvient de la réticence des États-Unis à s’en prendre aux Houthis ces dernières années, lorsque des navires saoudiens étaient attaqués par les rebelles yéménites.

Les Saoudiens « voient maintenant que les États-Unis se livrent à des (frappes) à un moment très inopportun pour la stabilité régionale », a relevé Cinzia Bianco, du European Council on Foreign Relations.

Ils « voient clairement qu’il y a deux poids deux mesures lorsqu’Israël est en jeu ou lorsqu’ils sont en jeu », a-t-elle noté.

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