Les frasques complotistes de Leslyn Lewis

Depuis son entrée en scène dans l’arène politique, lors de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada (PCC) de 2020, Leslyn Lewis n’a eu de cesse de se faire remarquer pour ses prises de position franchement bizarres. Le mot « excentrique » ne suffit pas pour exprimer à quel point cette politicienne sort de l’ordinaire. 

Très intelligente, cette détentrice d’un doctorat en droit international est devenue la coqueluche de la droite religieuse canadienne grâce à son opposition farouche à l’avortement et en raison de son appui aux droits parentaux. Mais ce sont ses déclarations rocambolesques sur les vaccins et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui ont fait d’elle la championne de la frange canadienne de l’électorat complotiste. Leslyn Lewis a fait des visées supposément malveillantes de l’OMS un thème de prédilection de sa campagne à la chefferie conservatrice en 2022. Elle y a terminé en troisième place, derrière Pierre Poilievre et Jean Charest, en recueillant près de 10 % des points.

Élue députée en 2021 dans la circonscription ontarienne et semi-rurale de Haldimand-Norfolk, Mme Lewis fut écartée du cabinet fantôme du chef conservateur de l’époque, Erin O’Toole, alors que ce dernier tentait de recentrer son parti dans la foulée des élections tenues cette année-là. Devenu chef, M. Poilievre a nommé Mme Lewis critique en matière d’infrastructures et de collectivités dans son cabinet fantôme. Il s’agit d’un poste plutôt secondaire qui la garde généralement loin des projecteurs. Ce qui ne l’empêche toutefois pas de continuer à véhiculer des théories du complot.

Cette semaine, elle a invité les Canadiens, par le biais de son compte sur le réseau X, à signer une pétition qu’elle parraine à la Chambre des communes et qui demande que le Canada se retire de l’Organisation des Nations unies (ONU). Rien de moins. Selon cette pétition, qui a recueilli près de 70 000 signatures, l’adhésion du Canada à l’ONU et à ses organismes affiliés, dont l’OMS, « a des conséquences négatives » pour le pays. 

La pétition cite en exemple le Programme de développement durable à l’horizon 2030 de l’ONU, aussi connu sous le nom d’Agenda 2030, lequel porterait atteinte à la souveraineté nationale et à l’autonomie personnelle des Canadiens en imposant des normes internationales en matière de santé publique et d’éducation sexuelle. « Ces répercussions considérables sur la vie publique et privée servent les intérêts de l’ONU/OMS et d’entités privées non élues (par exemple, le Forum économique mondial, la Fondation Bill et Melinda Gates, la Fédération internationale pour la planification familiale, etc.), tout en réduisant les droits et libertés des Canadiens en matière de santé », y lit-on.

Bref, Mme Lewis est un électron libre qui risque de nuire sérieusement au PCC lors de la prochaine campagne électorale. Le refus de M. Poilievre de rappeler à l’ordre sa députée en dit long sur ses propres orientations politiques et sur sa tendance à employer les mêmes tactiques qu’elle pour rallier des électeurs de l’extrême droite. 

Ses propres attaques contre le Forum économique mondial en témoignent. « Il est grand temps que nous rejetions les élites mondialistes de Davos et que nous ramenions le bon sens des gens ordinaires », pouvait-on lire dans un courriel de collecte de fonds que M. Poilievre a envoyé aux membres du PCC en août dernier. Son discours d’appui aux camionneurs qui ont envahi le centre-ville d’Ottawa en 2022 pour protester contre les politiques sanitaires faisait écho à celui de Mme Lewis — la seule différence étant qu’elle, elle semblait croire profondément à ce qu’elle disait.

Nul doute que les libéraux gardent en réserve une encyclopédie des déclarations hors norme de M. Poilievre dont ils pourront se servir lors de la prochaine campagne. « Si Pierre Poilievre n’est pas d’accord avec le tweet de sa ministre du cabinet fantôme, il pourrait lui demander de le supprimer. Mais il ne le fera pas parce que c’est ainsi qu’il voit le monde », a offert cette semaine Mohammad Hussain, un porte-parole du bureau du premier ministre Justin Trudeau.

Après tout, ce n’est pas la première fois que M. Poilievre ménage sa députée après l’une de ses frasques embarrassantes. Il a aussi refusé de la blâmer après sa rencontre avec la députée européenne Christine Anderson, farouche critique de l’islam et de l’immigration et membre du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne, qui a eu lieu lors de la visite de l’Allemande au Canada, au début de 2023. M. Poilievre a livré un avertissement en privé aux députés conservateurs, les sommant d’éviter de fréquenter des personnages controversés. 

Son collègue Colin Carrie s’est publiquement excusé d’avoir lui aussi rencontré Mme Anderson. Mais pas Mme Lewis. Comme si elle ne regrettait rien. Sa non-excuse est un clin d’oeil aux positions des partisans droitistes de M. Poilievre, que ce dernier semble accepter sans broncher. Comme si l’élève avait dépassé le maître.

Le chef conservateur caracole actuellement dans les sondages, grâce, surtout, à la désaffection grandissante des Canadiens à l’endroit de M. Trudeau. Et il se peut que le fort désir des Canadiens de changer de gouvernement en amène beaucoup à fermer les yeux sur les frasques de Mme Lewis et les discours complotistes de M. Poilievre. Il n’empêche que l’aspirant premier ministre prend un énorme risque s’il mise là-dessus.

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