Les Game Awards ne célèbrent plus l’industrie, ils lui font honte

Les gagnants ne sont que des figurants

Commençons d’abord par admettre une chose : la production des Game Awards est à saluer. Il s’agit sans doute du show le plus spectaculaire dans le monde du jeu vidéo, et on peut facilement reconnaître qu’organiser une cérémonie de remise de prix n’a rien d’aisé. Chaque année, les Césars ou les Oscars sont eux aussi pointés du doigt pour leurs lacunes (show trop long, pas assez rythmé…), et il faut s’attendre à ce que les Game Awards, qui adoptent ce modèle, souffrent des mêmes carences. Mais cette année, le show était assuré. Les jeux présentés ont de quoi séduire avec beaucoup de nouvelles licences et une diversité plus prononcées que sur certaines autres éditions. Et il s’agissait sans doute de l’une des éditions les plus divertissantes. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne doit pas essayer de faire mieux.

Voir certaines récompenses être remises dans le pré-show à la va-vite entre deux trailers de jeu est particulièrement choquant, même si l’on en a pris l’habitude. Bien entendu, tout le monde préfère voir le prochain jeu de Motion Twin ou Metaphor ReFantazio que de savoir quelle est la meilleure équipe eSport de cette année. Mais cela devient plus problématique lorsque l’on parle des récompenses pour la meilleure bande-son, le meilleur jeu d’action ou encore les plus gros efforts sur l’accessibilité, qui mériteraient de ne pas être survolés de la sorte.

Plus que jamais cette année, Geoff Keighley n’aura accordé que très peu de crédits aux awards, qui devraient pourtant être au cœur du show. En enchaînant les catégories par groupes de trois ou cinq, il ne récompense pas les artistes qui travaillent derrière ces jeux, il s’en sert comme produit d’appel pour mieux vendre ses publicités et graisser la patte de ses amis les plus proches.

Et lorsqu’il leur accorde ne serait-ce qu’un peu de temps de parole, il dévoile encore un peu plus son vrai visage. Vous l’avez sans doute remarqué si vous avez assisté à l’émission, mais lorsqu’un gagnant montait sur scène pour récupérer son prix, il n’avait droit qu’à 30 secondes de speech avant que la musique de fond ne se lance pour lui dire de quitter la scène. Un mépris affligeant qui est scripté par des consignes vidéos en face de la scène, avec un compteur à rebours qui se termine par un « concluez s’il-vous-plaît ».

30 secondes. C’est tout le crédit qu’accorde Keighley aux personnalités qui ont marqué l’année avec des titres plus incroyables les uns que les autres. Eiji Aonuma, sommité de notre industrie, voit même ce temps être divisé par deux lors de sa montée sur scène pour recevoir le prix du meilleur jeu d’aventure pour Zelda: Tears of the Kingdom, étant donné qu’il parle uniquement japonais et doit laisser la place à son traducteur. Lorsque Lisa Aquilino et Evan Icenbice montent sur scène pour célébrer la réussite de Cocoon, Lisa Aquilino n’a même pas eu le temps de parler qu’on lui indiquait déjà de quitter la scène. Un crève-cœur en plus de donner lieu à une situation des plus embarrassante.

L’award de l’irrespect est sans doute à attribuer au passage de Swen Vincke et de son armure rutilante, venu récupérer le prix du jeu de l’année pour Baldur’s Gate 3. Le PDG de Larian a voulu accorder une partie de ses précieuses secondes à rendre hommage à ses collègues décédés durant le développement du RPG, tout cela sous le compteur qui défilait devant ses yeux. La production n’a donc même pas eu la décence de réagir au discours de l’intéressé. Un cynisme sans nom.

Le présentateur va sans doute rétorquer à cela que cette mesure a été mise en place pour que les intervenants ne débordent pas trop sur leur temps de parole, surtout depuis le speech interminable de Christopher Judge l’année dernière. Il s’en est lui-même moqué cette année avec beaucoup d’auto-dérision, en glissant un petit tacle à Activision sur le dernier Call of Duty. Mais il y a sans doute à trouver un juste milieu entre un discours de 7 minutes et un autre de 30 secondes tout en poussant gentiment les gagnants vers la sortie. Keighley a d’ailleurs reconnu la faute en indiquant avoir agit en cours de soirée pour augmenter cette durée, mais cela ne s’est pas beaucoup ressenti.

Et puis, pourquoi être si pressés ? Oui, l’émission a duré 3h30, ce qui est une éternité, surtout en pleine nuit, mais 1 minute de plus accordée à chaque intervenant aurait-elle vraiment bouleversé le rythme de la cérémonie ? Il y a fort à parier que non. De plus, contrairement aux Oscars, les Game Awards n’ont pas les contraintes de la télévision. La flexibilité de Twitch et du streaming devrait permettre ses moments hors du temps, qui coupent certes le rythme mais qui permettent aux artistes d’avoir enfin une vraie scène internationale pour s’exprimer.

On aurait mille fois préféré entendre Neil Newbon (l’acteur derrière Astarion de Baldur’s Gate 3, qui a failli quitter le milieu avant cela) revenir sur son parcours émouvant l’ayant amené à sa récompense, plutôt que de voir Anthony Mackie faire le clown pendant trois minutes autour de la série Twisted Metal.

Car il est bien là l’autre problème des Game Awards : sa starification accessoire. Il n’y avait pas d’illusions sur le fait que le show célébrait autant les amis de Geoff Keighley que les World Premiere, mais c’est d’autant plus flagrant cette année. Quand Hideo Kojima – le meilleur ami de Keighley – a droit à 6 minutes de présence sur scène pour présenter son nouveau jeu sans image, mais avec la présence de Jordan Peele pour rappeler que le créateur japonais est extraordinaire (ce dernier n’a jamais eu les chaussures aussi cirées), les gagnants de cette année sont complétement effacés. Quand le présentateur prend le temps de faire un sketch avec Les Muppets (mais quelle est cette drôle d’obsession ?), il ne prend pas une seconde pour tendre le micro vers les artistes qui permettent à sa cérémonie d’exister.

Fort heureusement, quelques invités parviennent toujours à briller et à nous offrir de vrais moments de scène, à l’image de Dinga Bakaba (Arkane Lyon), avec sa passion communicative et son high-kick fabuleux, ou encore Abubakar Salim, qui non-content de citer de belles références (Golden Sun et Kingdom Hearts, quel roi), se retrouve plein d’émotions à l’idée d’évoquer son prochain jeu Tales of Kenzera : ZAU, qui parle de deuil et qui le touche personnellement.

Et c’est pour ce genre de moments que l’on devrait regarder les Game Awards. Pour voir des créateurs, des artistes et des équipes montrer leur passion sur scène au monde entier, avec un temps de parole décent. Mais il faut lancer la pub. Cette maudite pub. Celle qui sert à financer le show mais qui se fait plus intrusive que jamais.

Voir que Nvidia a autant de temps de parole pour présenter ses produits que les gagnants sur scène sont une insulte. Si Geoff Keghley n’en a cure des récompenses, qu’il aille au bout de son idée. On sent bien l’envie du bonhomme de voir les Game Awards comme un Winter Game Fest (en complément du Summer Game Fest), ou plutôt comme le remplaçant officiel des cérémonies d’E3 d’antan. Et à vrai dire, personne ne lui reprochera de faire cela, à partir du moment où il ne se sert pas de ces prix comme d’une excuse pour convier tout le milieu. Si les awards l’agacent, qu’il s’en débarrasse. La démarche sera au moins plus honnête.

Des responsabilités non tenues

L’organisation des Game Awards cette année s’est donc montrée particulièrement honteuse, mais les reproches qu’on peut lui faire ne s’arrêtent pas là. En 2023, plus de 7 000 personnes travaillant dans le secteur du jeu vidéo ont été licenciées. En cette fin d’année 2023, pas une semaine ne passe sans que l’on apprenne une vague de renvois, montrant ainsi l’état précaire dans lequel se trouve une partie de l’industrie.

Geoff Keighley n’est évidemment pas celui qui a mis ces personnes à la porte. Il n’a pas d’obligation à aborder le sujet. Mais lorsqu’il se vante d’avoir l’émission la plus puissante du secteur, avec le média le plus populaire au monde, il a des responsabilités. Et l’une d’elle était d’adresser un mot envers ces personnes qui ont contribué aux jeux de cette année 2023, mais qui se retrouvent désormais sans emploi.

Un mot. Une phrase. C’est tout ce que l’on attendait de lui à ce sujet, conscients du fait que l’intéressé fait partie des rouages de ce système et qu’il est contraint de ne pas trop cracher dans la main de ceux qui financent sa soirée. Mais c’était trop lui en demander. En refusant d’évoquer ne serait-ce qu’une seconde tous les renvois qui ont lieu ces dernières semaines, Geoff Keighley ne se montre pas neutre. Il invisibilise totalement cette situation. En quelque sorte, il prend parti, celui des PDG. Mais comprenez bien sa situation : il ne fallait surtout pas mettre en retard les Muppets.

Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé de lui mettre le sujet devant les yeux. Les Game Awards mettent en avant l’initiative Future Class, qui rassemble les talents de demain tout en prônant l’inclusivité dans le milieu. Ce groupe n’a finalement eu droit qu’à des petites coupures pub alors qu’il aurait pu être mis en avant pour parler des réels problème de l’industrie que l’on adore, et même d’autres sujets.

L’artiste Pyrofoux a montré que la moitié de cette Future Class avait signé une lettre ouverte en direction de Geoff Keighley, lui demandant d’accorder un bref message sur la situation au Moyen-Orient, ne serait-ce qu’en off, à tous les membres de la Future Class. Une requête qu’il a promptement ignoré, sans grande surprise étant donné la fébrilité du présentateur à parler d’autres sujets importants. On n’attendait évidemment pas à ce qu’il prenne position sur le conflit israélo-palestinien (surtout avec le clivage qu’il existe à ce sujet dans le monde du divertissement aux Etats-Unis), mais le voir ignorer plus de la moitié du groupe créé par les Game Awards eux-mêmes n’a pas manqué de faire réagir au sein de sa propre organisation. Pour ce sujet en particulier, Keighley n’est en réalité par le seul à faire la sourde oreille, puisque les speechs appelant au cessez-le-feu ont été complètement bannis des Golden Joystick Awards.

Les Games Awards doivent mieux faire. Geoff Keighley doit mieux faire. Cette parodie de remise de prix ne rend certainement pas hommage à notre industrie à l’heure actuelle, elle ne fait qu’ignorer ses problèmes. On ne se réveille pas dix ans plus tard en ignorant le fait que le présentateur a toujours été un homme sandwich qui célèbre avant tout ses amis plutôt que le jeu vidéo dans son ensemble, mais on pouvait légitimement penser qu’il avait pris conscience de ses responsabilités lorsqu’il avait évoqué les affaires de harcèlements chez Activision-Blizzard en 2021, comme le rappelle très justement The Verge. Deux ans plus tard, les œillères sont de retour. Notre milieu et ses artistes méritent mieux que ce à quoi l’on a assisté hier soir, indépendamment de la qualité des jeux présentés et récompensés et du show en lui-même qui s’est montré très divertissant.

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