les records et les controverses du « Pokémon avec des armes »

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Des Lamball, nom donné à ces moutons, utilisent des mitrailleuses lourdes qui rappellent la M2 de Browning.

Développé par le jusqu’ici obscur studio japonais Pocket Pair, Palworld est un jeu vidéo qui se hisse vers des chiffres de ventes dignes des plus grosses productions : ses créateurs annoncent six millions d’exemplaires écoulés en quatre jours sur Steam, leader des ventes de jeu dématérialisé sur PC, depuis sa sortie le 19 janvier. Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg : le jeu est également disponible sur les boutiques de Windows et Xbox, et même accessible gratuitement aux abonnés du programme Game Pass de Microsoft.

L’équipe promet pourtant que le développement n’en est qu’à ses débuts, et que le jeu évoluera encore en fonction des retours des internautes. En contrepartie, les joueurs, qui bénéficient d’un prix attractif, doivent s’attendre à une expérience encore basique et à des bugs en tous genres – Palworld en présentait un certain nombre durant les parties effectuées par Le Monde.

Palworld suscite une forte curiosité en raison de son concept qui lui vaut d’être surnommé « Pokémon avec des armes à feu ». Il commence ainsi avec un personnage en pagne qui se réveille sur une île. A lui d’extraire des ressources de son environnement (bois, pierre, minerais…) pour développer sa base, explorer les alentours et combattre les menaces.

Le goût de la transgression

Une chose le démarque cependant des dizaines de jeux de survie et de construction qui se sont engouffrés dans la brèche ouverte, il y a bientôt quinze ans, par Minecraft : celui-ci se déroule dans un univers coloré peuplé de créatures rondouillardes dotées de pouvoirs élémentaux dont le design évoque très fortement celui des jeux de Nintendo dont Pikachu est devenu la mascotte.

Mais les vidéos promotionnelles de Palworld subvertissent l’ambiance bon enfant typique de Pokémon, les monstres de dessin animé y tenant des mitraillettes au design réaliste. On y voit le joueur cribler de balles, de flèches ou d’explosifs ces adorables créatures, et armer celles qu’il a capturées. Dans Palworld, il est aussi question – sans que l’on sache très bien s’il s’agit ou non de satire –, d’esclavagisme et de cruauté envers les animaux.

Des éléments dérangeants qui étonnent dans un jeu qui se présentait à son lancement comme « PEGI 7 », c’est-à-dire, selon le système d’évaluation mis en place par les éditeurs en Europe, conseillé à un public de 7 ans ou plus. Il est désormais présenté comme réservé à un public de joueurs de plus de 12 ans.

La gestion du travail des créatures est une composante centrale de « Palworld », y compris lorsqu’il s’agit de leur faire fabriquer des armes automatiques.

Cette subversion ne semble pas avoir fâché l’énorme communauté des amateurs de Pokémon et pourrait même les avoir attirés. Les performances de son lancement sont d’ailleurs comparables à celles d’un vrai jeu Pokémon. En effet, début 2022, 6,5 millions de boîtes de Pokémon Legends : Arceus ont été écoulées en une semaine. Puis en novembre 2022, dix millions d’exemplaires de Pokémon Violet et Pokémon Ecarlate se sont vendus en trois jours.

L’appétit des fans de Pokémon pour Palworld pourrait même être accentué par ce qui est souvent perçu comme un manque d’audace d’une série qui n’a guère évolué depuis son premier épisode, sorti en 1996 sur Game Boy. Les derniers titres de la série souffraient même de problèmes techniques et de graphismes très en retard sur les standards actuels.

Mais pour beaucoup d’observateurs, Palworld ne fait pas que rappeler Pokémon : il en est, par certains aspects du moins, une copie conforme. Ces derniers jours, les joueurs se sont ainsi amusés à chercher de quels Pokémon s’inspiraient chacun des 111 « Pals » (terme anglais pour « copains ») du jeu.

Le Monde

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A ces ressemblances visuelles s’ajoute un système de capture des monstres très proche de celui du jeu de Nintendo ; on est ainsi invité à les collectionner dans un « Paldex » qui fait nécessairement penser au « Pokédex » de Pokémon.

Les rapprochements font enfler les débats en ligne, poussant certains à s’interroger sur une potentielle procédure judiciaire de Nintendo pour plagiat. Interrogée à ce sujet, l’entreprise n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde.

Un dirigeant au profil nébuleux

Le PDG de Pocket Pair, Takuro Mizobe, assure avoir pris les précautions juridiques nécessaires, lors d’un échange avec le site japonais spécialisé Automaton, cité dans un article publié le 19 janvier. Depuis l’annonce du jeu, la ligne de défense du studio est de balayer toute tentative de comparaison. « Franchement, je n’ai pas compris pourquoi les gens sur Internet disaient que c’était Pokémon avec des armes », se défendait déjà M. Mizobe dans un article publié par le site américain The Gamer en juin 2021.

La communication officielle de Pocket Pair insiste sur le fait que Palworld est un jeu de survie et de construction, à l’image des très populaires Valheim, V-Rising ou Sons of the Forest, succès surprises des années 2021, 2022 et 2023.

M. Mizobe répète d’ailleurs inlassablement que l’inspiration majeure de Palworld n’est pas Pokémon mais Ark : Survival Evolved (2015), un jeu de survie avec des dinosaures. De fait, au-delà du design de ses monstres, il est très différent, dans la plupart de ses mécaniques, de Pokémon, quant à lui plus proche des canons du jeu de rôle.

Dans « Palworld » comme dans de nombreux autres jeux de construction et de survie, l’expérience s’enrichit lorsque l’on coopère avec d’autres joueurs.

Les controverses autour de Palworld sont aussi alimentées par le maigre passif de Pocket Pair (jusqu’ici essentiellement responsable d’un jeu, Craftopia, dont on pointe aujourd’hui les ressemblances avec Zelda, une autre série de Nintendo) et surtout par le profil étonnant de son PDG. Takuro Mizobe n’est pas issu du monde du jeu vidéo – sa seule expérience en la matière, avant la création de Pocket Pair, semble être sa participation à un séminaire sur la création de jeux pour console Nintendo DS organisé par la marque au début des années 2010. L’office des brevets américain conserve d’ailleurs des traces de demandes datant de la même époque, déposées au nom de Nintendo et dans lesquelles son nom apparaît.

Takuro Mizobe se décrit lui-même, sur son compte X, comme un des fondateurs de Coincheck, une entreprise du domaine des cryptomonnaies, où il occupait effectivement un poste de cadre selon un document interne de l’entreprise. Créée en 2014, cette plate-forme d’échange de cryptos est présentée à l’époque comme un symbole de la croissance du secteur au Japon. Coincheck a subi en 2018 une importante attaque informatique ayant conduit au vol de l’équivalent de 430 millions d’euros – somme que Coincheck a depuis remboursée à ses clients.

Sur le site officiel de son entreprise, M. Mizobe passe cependant sous silence d’autres activités. Sa biographie ne mentionne pas son rôle d’ingénieur en chef du projet Spindle, une société d’investissement dans les cryptomonnaies, rôle qu’il occupait en 2018 selon la présentation du projet entrepris par un influenceur japonais. Ce projet se présentait à l’époque comme ayant réalisé « la plus grosse ICO [levée de fonds en cryptoactifs] de l’histoire du Japon », mais avait attiré l’attention des enquêteurs de la brigade financière du pays, qui estimaient que la société enfreignait les lois sur l’investissement. Elle avait alors déménagé en catastrophe à Londres. Le projet a depuis fermé et environ 16 millions d’euros de capitalisation sont partis en fumée.

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