Les vignerons québécois paient désormais 40% sur les bouteilles vendues en épicerie

Depuis le 1er décembre, les vignerons québécois doivent remettre à la Société des alcools du Québec (SAQ) un montant équivalent à 40,3 % du prix des bouteilles qu’ils vendent en épicerie afin de régler un litige commercial avec l’Australie. Des vignerons et propriétaires d’épiceries fines accusent Québec, qui avait fait miroiter une aide en 2021, de se traîner les pieds.

La ponction financière est considérable pour les vignerons qui vendent leurs produits en épicerie, souligne Sébastien Daoust, propriétaire du vignoble Les Vignes Des Bacchantes, situé à Hemmingford, en Montérégie.

Les épiceries fines représentent 40 % de son volume de vente. « C’est sûr que si, du jour au lendemain, on mange la moitié des marges qu’on fait, ça va avoir énormément d’impact », répond l’entrepreneur qui enseigne aussi à HEC Montréal.

Avec cette taxe, il est tout simplement impossible pour un vigneron de faire un profit, ajoute Fred Tremblay, du Vignoble Camy à Saint-Bernard-de-Lacolle. En réaction, son entreprise a tout simplement cessé de vendre ses vins aux épiciers pour se concentrer sur les restaurateurs. « Il faut donner 40 % du prix de vente à la SAQ. C’est clair qu’on ne fait pas 50 % de profit sur les produits qu’on vend. Si je donne 40 %, je suis largement déficitaire. »

La mesure avait été annoncée au printemps 2021 pour dénouer un litige commercial avec l’Australie. Le pays plaidait que les producteurs locaux québécois profitaient d’un avantage concurrentiel en vendant directement leurs bouteilles en épicerie. 

Le Québec « a tenu son bout », mais il n’a pas eu le choix de plier en 2021 lorsque les autres provinces ont trouvé un accord, raconte le président du Conseil des vins du Québec (CVQ), Louis Denault. « On savait qu’on était un peu dans le tort, admet-il. On a réussi à garder un accès direct aux épiceries, mais on a accepté de payer une majoration. »

Il reste que Vignoble Camy n’obtient rien contre ce paiement, dénonce M. Tremblay. « En retour, la SAQ, ils ne font rien. Ils ne font pas les livraisons. Ils ne font absolument rien de tout ça. Il faut qu’on fasse le même travail, puis tout d’un coup, on a 40 % moins de revenus. »

Près de 31 % des bouteilles de vins québécois étaient vendues en épicerie en 2022, selon le plus récent bilan du CVQ. Cette proportion est en croissance depuis que la pratique a été autorisée en décembre 2016.

Des propriétaires d’épiceries fines sont également inquiets des effets qu’aura la majoration sur leur entreprise. Au moment où l’inflation gruge le portefeuille des ménages, Pascale Rémond, cofondatrice de l’épicerie fine Les Minettes à Laval, ne voit pas comment il serait possible de refiler la note aux consommateurs. 

« C’est sûr que les clients ne voudront plus acheter des vins avec une augmentation de 40 % sur le prix de la bouteille, répond-elle. Sans aide gouvernementale, c’est sûr qu’il n’y aura plus de vins québécois sur nos tablettes. »

Les Minettes continueront de vendre des vins québécois au même prix durant la période cruciale des Fêtes, car la boutique spécialisée en produits alimentaires québécois a fait des approvisionnements avant la date butoir du 1er décembre. À moyen terme, la majoration fait planer une ombre sur l’avenir de l’entreprise. « Ça représente 50 % des ventes de la boutique. »

Dans l’attente d’une aide

Les entrepreneurs interrogés par La Presse canadienne sont impatients de savoir si le gouvernement Legault les aidera à encaisser le coup.

 Lorsque la majoration avait été annoncée au printemps 2021, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, avait promis de trouver une façon « de limiter le plus possible les effets négatifs. » Plus de deux ans se sont écoulés depuis. M. Denault avait plaidé auprès du gouvernement pour que les modalités de ce soutien soient connues six mois avant l’entrée en vigueur de la majoration. 

« On redoutait beaucoup ce qui arrive présentement, confie le président du CVQ, qui est aussi propriétaire vigneron du Vignoble Ste-Pétronille sur l’île d’Orléans. L’inefficacité du gouvernement dans ce dossier-là, c’est atroce. »

Au ministère de l’Économie, on assure vouloir collaborer avec l’industrie pour garantir sa compétitivité et limiter une potentielle hausse de prix pour les consommateurs. « Les discussions se poursuivent afin de traduire cette ouverture du gouvernement en nouveaux gestes qui répondront aux attentes du milieu », répond son porte-parole, Jean-Pierre d’Auteuil. 

Plutôt qu’une aide financière, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) juge qu’il faudrait tout simplement abolir la majoration. Si des restrictions n’étaient pas imposées sur les vins étrangers, les vignerons québécois en seraient aussi exemptés sans contrevenir aux règles du commerce international. 

« On est très bons au Québec à mettre trop de taxes et, après ça, d’essayer de pointer dans les autres directions plutôt que de trouver la problématique de fonds qui est la surtaxation », dénonce son vice-président pour le Québec, François Vincent.

En attendant l’intervention du gouvernement, l’entreprise de Paul Jodin, du Vignoble Saint-Gabriel dans la région de Lanaudière, continue de livrer des bouteilles aux épiciers pour la saison des Fêtes, mais son propriétaire veut y aller avec prudence. « On va être obligés de “breaker un peu”, comme on dit en français, parce qu’on ne sait pas s’il va y avoir une compensation. Puis, la compensation sur le 40 %, vont-ils nous remettre 15 %, 20 % ? »

De la confusion

 

Certains vignerons trouvent que la communication est déficiente de la part de la SAQ et du gouvernement. 

Les membres du CVQ ont reçu de l’information « cette semaine » par l’entremise de leur association, qui fait le pont entre la société d’État et les vignerons, explique-t-on à la SAQ. 

Les détails sur les déclarations à remplir seront envoyés à la mi-décembre. Le formulaire sera « simple » et « complet », assure la porte-parole de la société d’État, Linda Bouchard. « Il n’y a pas d’intérêt de la part de qui que ce soit de rendre ça compliqué. »

Il reste que certains vignerons qui ne sont pas membres du CVQ se trouvent dans le noir, constate Mme Rémond. « Encore mercredi (à deux jours de l’entrée en vigueur de la majoration), je parlais à un vigneron qui en avait entendu parler, mais il n’y a pas eu de communication à cet effet-là parce qu’il n’est pas membre », raconte l’entrepreneuse, qui s’implique dans l’association.

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