L’état du monde (1), les maux

À tort ou à raison, je me suis surpris récemment à jeter un regard bien sombre sur l’état du monde. En voici quelques aperçus — je préviens les lecteurs et lectrices, ce ne sera pas gai.

1. Un redoutable pouvoir prend forme depuis une vingtaine d’années avec les avancées d’un capitalisme mondialisé de plus en plus agressif. De nouveaux empires tentaculaires, arrogants, peuvent désormais tenir tête à des États très puissants et installer des sociétés entières dans la dépendance.

2. La montée des réseaux sociaux, et plus largement l’éclatement du monde des communications, a supprimé ce qui était l’apanage des médias nationaux et régionaux, des médias de proximité qui fonctionnaient à l’intérieur de normes qu’on ne violait pas impunément. Comme dans l’économie, le nouvel univers médiatique a instauré le règne de géants qui n’ont guère de comptes à rendre, obéissant à la logique du profit et de l’exploitation. On sait ce qui en a résulté : un mépris de l’éthique, une infantilisation des publics et une manipulation des contenus axés sur le divertissement, une commercialisation à outrance de la violence et de la sexualité qui prend beaucoup les jeunes pour cible. Une troublante conception de la liberté s’est installée — Elon Musk qui défend le droit aux propos haineux sur sa plateforme ? 

3. Aux États-Unis, la NASA a perdu le monopole de l’exploration spatiale au profit de richissimes aventuriers comme Jeff Bezos, Elon Musk, Richard Branson et d’autres, qui ont trouvé là un nouveau terrain de jeu. L’espace se transforme en une nouvelle frontière ouverte sans contrôle à l’exploitation et à la concurrence — c’est le nouveau Far West. On apprend qu’il est maintenant encombré de près de 11 000 satellites commerciaux qui viennent grossir une masse de débris. Résultat : le risque de collision avec des vaisseaux spatiaux suscite l’inquiétude ; les astrophysiciens peinent désormais à communiquer avec les télescopes pour conduire leurs observations. Nous sommes revenus au laisser-faire, au chaos qui ont marqué la conquête (et la destruction) du « Nouveau Monde ».

4. Pour diverses raisons, les démocraties sont en déclin. Les analystes constatent une augmentation des gouvernances autoritaires, sinon dictatoriales. Parallèlement, et pour d’autres raisons, plusieurs États occidentaux se tournent vers une droite radicale, intolérante et raciste. 

5. Les pressions grandissantes de l’immigration jouent dans le même sens. Dans un nombre croissant de sociétés, l’immigrant passe mal. C’est d’autant plus troublant que, sous le double effet de la désertification et de la hausse des eaux des océans, les démographes entrevoient un immense déferlement de déplacés ou de réfugiés qui vont inévitablement se diriger vers l’ouest. Comment y seront-ils reçus ? Ce qu’on peut déjà voir laisse présager le pire (les horreurs qui se déroulent en Libye, par exemple, avec la surprenante complicité de l’Union européenne). 

6. Chez les puissants qui devraient être au front de la bataille pour l’environnement, que voit-on ? Trop souvent de l’inaction, du trompe-l’oeil, des engagements non tenus, de la mauvaise foi, et parfois un incroyable cynisme : la COP28, aux Émirats arabes unis, présidée par un propriétaire pétrolier ; l’Azerbaïdjan, autre État pétrolier, hôte de la COP29 (2024).

7. Il n’existe guère plus d’autorités dont la voix pourrait encourager la modération (je n’ose pas dire : la sagesse). L’Organisation des Nations unies (ONU) est devenue dysfonctionnelle (l’Afghanistan, ancien membre du Comité des droits de l’homme ; l’Iran, admis en 2021 au sein de la Commission de la condition de la femme…). On sait aussi que l’organisme est rongé par la corruption et infecté par une fourmilière de lobbyistes. Personne ne paraît prendre au sérieux les sommations de son secrétaire général. On ne parlera pas des États-Unis, qui se sont longtemps posés en gendarme de la planète grâce à un militarisme bien-pensant et qui ont perdu leur crédibilité.

8. Autre particularité du monde présent : les grands témoins, les phares qu’étaient Gandhi, Simone Weil, Hannah Arendt, Martin Luther King n’ont pas été remplacés. 

9. Le trumpisme, qui a commencé à métastaser, se nourrit de tous les dérapages, de toutes les perfidies, de toutes les démissions et frustrations, de toutes les angoisses aussi. Qui aurait cru que le Canada, qui s’était beaucoup dépensé pour se draper dans un voile de discipline et de vertu, risquerait maintenant la contagion ?

10. Pour être exhaustif, il faudrait encore ajouter la résurgence de grands blocs et la menace qu’ils font peser sur la paix, les nombreux axes de terrorisme, la banalisation de la violence, la dissémination des armes nucléaires, le racisme persistant, la discrimination envers les femmes et les enfants, des religions qui s’affolent, la présence envahissante de la misère et de l’errance au milieu de la surconsommation…

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a dit cette semaine : « Le monde entre dans une ère de chaos. » Il a précisé : trop de « colère », trop de « haine ». Le Conseil de sécurité « est paralysé ».

Je me relis et je trouve que ce portrait est bien noir (il est vrai que je suis en train de relire Le pianiste). Et je m’interroge : est-ce que j’exagère ? N’y aurait-il pas des raisons d’espérer ? Et surtout, comment préparer les jeunes à un avenir qui semble à ce point compromis ?

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