Louise Bertin et de nouvelles compositrices à découvrir

Le Palazzetto Bru Zane publie en première mondiale l’opéra Fausto (1831) de Louise Bertin, dans lequel Karina Gauvin tient le rôle de Marguerite. Cette éminente publication nous amène à faire le point sur les plus récentes révélations d’œuvres de compositrices.

Tout comme il y eut jadis une « révolution baroque », dévoilant des pans entiers d’un répertoire nouveau, le mouvement « Diversité et inclusion » est en train d’élargir substantiellement le champ musical en direction, notamment, des compositrices et des compositeurs afro-américains.

Le Devoir s’est penché très tôt sur ce mouvement, et notamment sur l’une de ses têtes d’affiche, l’Américaine Florence Price, largement mise en valeur depuis que Yannick Nézet-Séguin s’est mis à jouer ses symphonies.

Dans notre tour d’horizon « La revanche des compositrices romantiques », en mars 2021, nous nous penchions sur les œuvres de Clara Schumann, de Fanny Mendelssohn, d’Emilie Mayer, d’Ethel Smyth et de Louise Farrenc, évoquant aussi le nom d’Hélène de Montgeroult, que la pianiste Edna Stern avait précédemment rappelée à notre bon souvenir. Trois ans plus tard, nous constatons que ce noyau est resté solide, enrichi par diverses publications.

Notre texte « Des compositrices choyées par le disque », en janvier 2023, présentait de nouvelles parutions consacrées à Louise Farrenc, à Emilie Mayer (avec la Symphonie no 7 que Rafael Payare dirigera dans quelques semaines), à Fanny Mendelssohn et à Florence Price, et mettait en valeur deux nouveaux noms : Isabelle Leonarda, compositrice italienne baroque, et Charlotte Sohy, une Française de la Belle Époque.

Dès le mois de mai 2023, ce portrait était grandement élargi par le coffret Compositrices, 8 CD publiés par le Palazzetto Bru Zane : 21 noms, dont plusieurs inconnus, ce qui avait valu à cette parution une présentation dans ces pages.

L’opéra de but en blanc

C’est aussi au Palazzetto Bru Zane que l’on doit la résurrection de Fausto de la compositrice Louise Bertin (1805-1877). Fille d’un directeur de journal, handicapée par la poliomyélite, Louise Bertin compose dans sa vingtaine cet opéra d’un intérêt évident, finalement créé en 1831.

Intérêt parce que c’est, en France, la première mise en musique du Faust de Goethe, avant les Scènes et la Damnation de Faust de Berlioz et l’opéra de Gounod. Fausto est un opera seria en italien, c’est-à-dire un opéra sérieux, avec des récitatifs et des airs. Il faut se souvenir qu’au XIXe siècle, non seulement les compositrices étaient en général muselées, mais que, dans les cas où elles composaient, elles étaient plutôt cantonnées à la mélodie ou à la musique pour piano. Alors l’opéra…

Des ouvrages lyriques, Louise Bertin en a composé quatre entre 1826 et 1836, jusqu’à une Esmeralda, d’après Hugo, dont l’insuccès brisa ses ambitions et fera tomber toutes ses œuvres dans l’oubli. Quelle erreur ! Comment ne pas citer Alexandre Dratwicki, directeur artistique du Palazzetto, lorsqu’il écrit : « Il est grand temps de prêter une oreille attentive à cette musique bien moins doucereuse ou conservatrice que les esprits misogynes pourraient le penser. »

Si Fausto est en italien, c’est qu’il a été créé au Théâtre-Italien de Paris. La parution discographique rétablit la tessiture du rôle de Fausto, écrit pour une contralto (ici la mezzo Karine Deshayes, à laquelle font face Karina Gauvin en Marguerite et Ante Jerkunica en Méphisto). Dès le début, on pense à Don Giovanni. En fait, on a l’impression de partir de Mozart pour aller naviguer vers le premier romantisme. Même s’il serait intéressant de comparer les ouvrages de Bertin avec le parcours, parallèle dans le temps, de Bellini, il y a dans le traitement des vents une voie et une couleur indéniablement françaises, que le chef Christophe Rousset met bien en valeur. Nous avons vraiment eu un coup de coeur pour cette découverte.

Voix nordiques

Autre bijou inattendu, la Suite orchestrale no 2 de la Finlandaise Helvi Leiviskä (1902-1982), que l’on trouve sur le nouveau disque BIS de l’excellente Dalia Stasevska (invitée à plusieurs reprises par l’OSM). Cette suite est tirée de la musique pour le film Juha (1937) de Nyrki Tapiovaara.

Leiviskä avait cette belle phrase quand on lui demandait ce qu’elle ressentait d’être une femme qui compose : « Je ne sais pas, parce que je ne sais pas ce que c’est d’être un homme qui compose ! » Au fil du temps, Leiviskä développa ce que l’auteur de la notice appelle une « polyphonie abstraite », « de plus en plus contrapuntique et tonalement libre ». Ce style prend des atours arides dans la Sinfonia brevis (1962, rev. 1972) qui ouvre le CD, mais il est remarquable et fascinant dans la Symphonie no 2 (1954), sorte de post-7e Symphonie de Sibelius mâtinée de Scriabine. Parution recommandée.

Cette découverte très récente nous a fait retrouver, dans les parutions du catalogue BIS, un disque qui nous avait échappé il y a deux ou trois ans. Faisons donc amende honorable pour ne pas vous avoir révélé plus tôt le nom d’Helena Munktell (1852-1919), une compositrice suédoise, fille d’industriel, tombée amoureuse de Paris lors d’un voyage à 25 ans.

Munktell fera son nid dans la capitale française, étudiera avec Benjamin Godard et Vincent d’Indy, et deviendra membre de la Société nationale de musique (SNM). Deux pôles attirent l’attention dans ce CD : une Sonate pour violon et piano de 1905, créée alors par le célèbre George Enesco, superbe musique « française » fin XIXe (post-franckiste), et 10 mélodies, parmi lesquelles on déniche de vrais bijoux, comme D’un berceau ou Cantilène. Excellentes interprétations de Tobias Ringborg et Peter Friis Johansson pour la sonate et de Sofie Asplund dans les mélodies.

Confluence polonaise

Le disque American and English Orchestral Music, chez Claves, de l’Orchestre de chambre de Lausanne dirigé par Joshua Weilerstein (beau-frère de Rafael Payare), comporte deux œuvres de la Britannique Ethel Smyth (1858-1944), dont nous avions parlé dans notre premier texte sur les compositrices romantiques. Au sein d’un honnête album de 2 CD, la Suite pour cordes op. 1a et la Sérénade en ré majeur se distinguent et occupent un peu moins d’une heure.

C’est un très agréable répertoire de type « I Musici », le premier uniquement pour cordes, le second avec bois. Suite ou Sérénade peuvent s’instiller dans un programme romantique brahmsien, très exactement comme les sérénades de Robert Fuchs. L’album est complété par Charles Ives, William Grant Still, Caroline Shaw et Edward Elgar, avec un minutage cumulé inférieur à celui des deux partitions de Smyth.

Cinquième et dernier choix, une compositrice importante dont nous avons très peu parlé : la Polonaise Grażyna Bacewicz (1909-1969), nom connu depuis des décennies mais toujours associé à des œuvres de musique de chambre. Krystian Zimerman a enregistré sa 2e Sonate pour piano et ses quintettes avec piano il y a un peu plus de dix ans. Et voilà que les éditeurs s’intéressent à sa musique orchestrale. CPO entame une intégrale de la musique orchestrale avec Łukasz Borowicz et l’Orchestre symphonique du WDR. Chandos fait de même avec l’Orchestre symphonique de la BBC et Sakari Oramo. Et le premier volume est le même : les Symphonies nos 3 et 4 des années 1952 et 1953.

On tombe des nues en voyant que ces symphonies n’ont pas réussi à faire leur place dans le répertoire. Cette modernité très personnelle, sorte de Honegger polonais, nous vaut des œuvres dramatiques, grandioses, tendues, passionnantes. Léger avantage interprétatif pour Oramo, à l’enregistrement un peu plus vif et clair.

Dernier petit mot pour qui veut suivre des compositrices dont nous avons déjà parlé : CPO passe des symphonies aux quatuors pour Emilie Mayer, mais la captation du Constanze Quartet est affreuse. On a un peu plus de chance (attention : « un peu ») avec Maria Stratigou, qui enregistre l’œuvre pour piano de Louise Farrenc chez Pro Piano.

Florence Price est bien mieux lotie avec son 2e Quatuor à cordes, excellemment joué par le Ragazze Quartet, couplé au « Quatuor américain » de Dvořák, dans un CD intitulé But Not My Soul chez Channel, et avec la pianiste Michelle Cann dans l’album Revival publié par le Curtis Institute. Michelle Cann sera en concert à la salle Bourgie le 16 avril prochain dans un programme de compositrices afro-américaines : Margaret Bonds, Irene Britton Smith, Nora Holt, Betty Jackson King, Florence Price et Hazel Scott.

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