Malgré la fin de Roxham, un nouveau record de demandeurs d’asile

L’année 2023 a marqué la fin de la plupart des passages au chemin Roxham, mais a aussi mis en lumière d’autres phénomènes migratoires qui se sont intensifiés. Les personnes qui traversent la frontière entre le Canada et les États-Unis se sont comptées par milliers. L’affluence de demandeurs d’asile s’est aussi déplacée vers les aéroports, atteignant un nouveau sommet de 128 685 demandes en 11 mois. Revue des événements et analyse du contexte. 

Le mois de janvier 2023 s’ouvre sur une tragique nouvelle : Fritznel Richard, un homme d’origine haïtienne qui avait demandé l’asile au Canada, est mort d’hypothermie en tentant de rejoindre les États-Unis. Il avait décidé de passer à travers les bois non loin du chemin Roxham, en Montérégie, découragé de l’attente de son permis de travail et voulant rejoindre sa femme en Floride.

L’attention se détourne rapidement de cette mort pour se reposer sur les arrivées de demandeurs d’asile par voie terrestre sur cette petite route du Québec. À la fin janvier, la ministre de l’Immigration Christine Fréchette, alors en poste depuis trois mois, y va de son « le chemin Roxham, basta » à la télévision à heure de grande écoute.

La majorité des demandeurs d’asile qui se trouvent dans des hébergements gérés par Québec sont déjà à ce moment des personnes arrivées de manière tout à fait régulière, comme le révélera Le Devoir. N’empêche, le premier ministre François Legault insiste : il écrit en février une lettre à Justin Trudeau pour faire pression et faire cesser les entrées irrégulières.

Fin mars, le premier ministre Justin Trudeau annonce, en marge de la visite du président américain, Joe Biden, que l’Entente sur les tiers pays sûrs est élargie. Cela signifie qu’elle s’applique maintenant à l’entièreté de la frontière, ce qui met fin à la possibilité, sauf exception, de demander l’asile entre deux postes-frontière officiels, y compris par le chemin Roxham. 

Les observateurs sont incrédules devant la possibilité, d’une part, à véritablement appliquer l’Entente sur les 9000 kilomètres de frontière. Ottawa reconnaîtra peu après qu’il sera « difficile » pour la Gendarmerie royale du Canada (GRC) de la faire respecter « systématiquement », « étant donné l’étendue et le relief du paysage canadien ». 

Plusieurs craignent d’autre part que cette annonce soit le « pire scénario imaginable », comme le dit alors au Devoir Stephan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI).

Un chemin fermé, combien d’autres vont-ils s’ouvrir ? Les experts des migrations avertissent que les personnes en mouvement trouveront d’autres voies pour entrer au pays. « Nous avions anticipé une détérioration de la situation, malheureusement, le temps nous a donné raison. Nous sommes très préoccupés par la situation, il est temps d’agir », déclare aujourd’hui M. Reichhold. 

Exode vers le sud

 

À l’annonce de l’élargissement de l’Entente, plusieurs se demandent aussi quel est l’intérêt des États-Unis à retenir les migrants sur leur territoire plutôt que de les laisser traverser au Canada. Il faut dire que le pays a vu 2,5 millions de personnes arriver à la frontière sud au cours de l’année fiscale précédente.

Une semaine plus tard, la police du territoire mohawk d’Akwesasne affirme mener une enquête après la découverte de six corps dans le fleuve Saint-Laurent. Quand les journalistes arrivent sur place dès le lendemain matin, la première chose qu’on apprend est que l’on cherche maintenant le corps d’un bébé d’un an dans les eaux glacées. 

Au total, huit personnes ont péri en se dirigeant vers les États-Unis dans une petite embarcation. L’événement dramatique fait ressortir un parcours dans le sens contraire de celui de Roxham : de plus en plus de monde marche vers le sud. 

La patrouille frontalière américaine du secteur entre le Québec et le Vermont s’en inquiète en fait depuis le début de l’année. Entre janvier et la fin octobre 2023, ce sont finalement plus de 6800 personnes qui sont interceptées. Une enquête de Radio-Canada révèle ensuite que des organisations criminelles chapeautent ces déplacements et que leur machine est bien huilée. Cela comprend notamment la délivrance de faux passeports mexicains. 

Un phénomène installé pour durer ?

« Chaque fois qu’on met plus de restrictions, il y a plus de réseaux criminels, car la pression ne diminue pas », observe Adèle Garnier, professeure au Département de géographique de l’Université Laval. « C’est le manque d’options légales qui criminalise les gens », ajoute-t-elle.

Chaque fois qu’on met plus de restrictions, il y a plus de réseaux criminels, car la pression ne diminue pas

De nouveaux records de demandeurs d’asile ont été établis cette année. Du début janvier à la fin novembre 2023, plus de 59 000 personnes ont demandé l’asile au Québec, soit plus que pour l’année dernière. À l’échelle du pays, les arrivées en 11 mois ont augmenté de 40 % par rapport à 2022 — et l’année n’était même pas encore terminée. 

La tendance se dessine déjà depuis plusieurs mois : les acteurs de terrain reprochaient cet été aux deux ordres de gouvernement de ne pas avoir pris encore de mesures pérennes. Les facteurs mis en cause localement sont l’absence de visas pour les Mexicains, par ailleurs en vigueur depuis 2016, ainsi qu’une politique pour accélérer le traitement des visas temporaires de visiteurs.

Mais à l’international, « la réalité est qu’on ne voit pas de solution durable aux crises humanitaires pour le moment », énonce Mme Garnier. Haïti, Afghanistan, Venezuela, Colombie, Moyen-Orient : « On a l’impression d’une superposition de crises », rappelle-t-elle. 

C’est d’ailleurs possible de le remarquer dans la diversité des migrants qui traversent le Darién en Colombie, un passage continental très emprunté et très dangereux. Cette diversification des origines se voit aussi dans les populations maintenant coincées au Mexique ou plus au sud, alors que les États-Unis les refoulent : « On est en train de déterritorialiser l’asile. Ça crée des demandeurs d’asile en orbite, que les pays se renvoient les uns aux autres », note la spécialiste. 

Le Washington Post rapportait récemment que plus de 10 000 personnes par jour sont interceptées par les autorités frontalières américaines. 

Adèle Garnier n’est donc pas très optimiste après cette année qu’elle qualifie de « difficile ». Les facteurs d’attraction au Canada demeureront, notamment la demande pour des travailleurs. Plus globalement, « il y a une totale inadéquation entre les besoins de mobilité et les visas disponibles », ce qui fait que, pour elle, « le Canada devrait en faire beaucoup plus pour le continent américain ».

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