Malgré les soupçons de tricherie, l’ancien champion du monde de « Donkey Kong » partiellement réhabilité

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Billy Mitchell, le « joueur de jeux vidéo du siècle », lors de la soirée d’inauguration de l’International Video Game Hall of Fame and Museum, le 13 août 2009 à Ottumwa, dans l’Iowa (Etats-Unis).

Le 16 janvier 2024, la surprise est totale chez les amateurs de jeux des années 1980 : le site de Twin Galaxies, la base de données qui fait référence en matière de scores de jeux vidéo, annonce la réintégration de tous les records du champion Billy Mitchell. La plate-forme déclare ainsi « clôturer l’affaire » qui l’oppose depuis plus de six ans à l’ancienne gloire des jeux Donkey Kong ou Pac-Man, soupçonnée de tricherie.

L’Américain, né en 1965, dont la rivalité avec un autre joueur de génie, Steve Wiebe, est au cœur du palpitant documentaire The King of Kong : A Fistful of Quarters (2007), de Seth Gordon, avait été officiellement banni des tablettes de Twin Galaxies en avril 2018, et interdit de soumettre de nouveaux scores.

Une enquête indépendante avançait que trois de ses records sur Donkey Kong, établis entre 2007 et 2010, avaient été obtenus sur un appareil modifié, ce qui contrevient strictement aux règles établies par Twin Galaxies. L’étude des vidéos filmant ces trois records avait laissé supposer qu’il n’avait pas joué sur une borne d’arcade Donkey Kong, mais sur un émulateur, c’est-à-dire un programme informatique imitant la machine d’origine.

Le communiqué publié mardi par Twin Galaxies est un rétropédalage surprise : l’organisation qui l’accusait encore en 2020 de « décennies de fraude » s’appuie désormais sur un nouvel expert, mandaté par M. Mitchell et agréé par la justice californienne. Il avance que les anomalies repérées sur les vidéos du joueur pourraient être provoquées par le vieillissement des composants de sa machine. « Je suis soulagé et satisfait de cette résolution après plus de six ans de supplice », a réagi le joueur sur son compte privé, sur X.

Un compromis

S’il clame que « tous les records de sa carrière ont été restaurés », la réhabilitation est loin d’être totale pour ce personnage original, qui arbore en permanence une cravate aux couleurs du drapeau américain. Twin Galaxies s’est contenté de le placer uniquement dans des classements dits « historiques », qui n’ont qu’une valeur d’archive. Billy Mitchell est ainsi toujours absent des classements principaux où s’affrontent les prétendants à de nouveaux records sur Twin Galaxies, une des sources privilégiées par le Livre Guinness des records. Son interdiction de proposer de nouveaux scores n’a pas non plus été explicitement levée.

Il s’agit d’un compromis pour mettre fin à une bataille judiciaire entre les deux partis, estime David Tashroudian, l’avocat de Twin Galaxies interrogé par le site américain Ars Technica. Un procès devait en effet s’ouvrir devant la justice californienne, dans le cadre d’une plainte en diffamation lancée par M. Mitchell en 2019.

Le 11 janvier, la cour supérieure de Los Angeles a annoncé un accord à l’amiable, dont la nature n’a pas été dévoilée. « De nombreux cas se terminent [ainsi] avant le début du procès, afin que les partis évitent les dépenses et fixent elles-mêmes les termes d’un arrangement », fait savoir David Tashroudian, qui évalue que les frais judiciaires menaçaient d’être « excessifs ».

Autoproclamé « joueur du siècle »

En 2020, le Livre Guinness des records avait déjà fait machine arrière et annulé les disqualifications de Billy Mitchell. « Les preuves ne sont pas suffisantes », faisait alors savoir son rédacteur en chef, Craig Glenday, évoquant un nouvel examen du dossier, mené à la demande de M. Mitchell.

Le Monde

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Réintégré au livre de records, il s’était alors montré, triomphant, dans une vidéo publiée par la chaîne officielle Guiness World Records : il s’y présentait alors comme « Billy Mitchell, le joueur du siècle » et assurait être motivé « par l’envie d’être le meilleur ». Un aplomb et un orgueil cohérents avec l’image que Billy Mitchell cultive depuis ses premiers pas médiatiques, et qu’avait contribué à faire connaître le documentaire de Seth Gordon, dans lequel cet héritier d’une famille de propriétaires de restaurants et d’une marque de sauce piquante apparaît sous un jour particulièrement antipathique. Un aplomb et un orgueil qui font autant pour sa célébrité que ses inamovibles barbe et coupe mulet.

Depuis, Billy Mitchell n’a de cesse de rappeler devant les caméras les faits d’armes qui l’ont fait entrer dans la (pré) histoire des jeux vidéo compétitifs. En 1982, le jeune homme de 17 ans s’impose lors d’une compétition locale face à celui qui est alors prétendant au titre de meilleur joueur de Donkey Kong. Il réalise ensuite d’autres records sur des titres comme Centipede, et, plus tard, en 1999, sidère le public du salon Tokyo Game Show en atteignant sur scène le score maximal sur la borne d’arcade Pac-Man – une première mondiale.

Les années 2000 marquent l’arrivée de nouvelles générations dans le jeu vidéo compétitif, que l’on n’appelle alors pas encore e-sport. De nouveaux rivaux font face à Billy Mitchell, tel Steve Wiebe, personnage central du documentaire King of Kong, qui devient le premier joueur à atteindre le million de points dans le classement de Twin Galaxies en 2004. Steve Wiebe sera ensuite disqualifié en raison d’un matériel jugé non conforme par Twin Galaxies, au terme d’une procédure de destitution lancée par Billy Mitchell lui-même.

Aujourd’hui, légitime ou pas, le plus haut score connu de M. Mitchell sur le jeu de Nintendo (1 062 800 points) est largement devancé par le score de l’actuel recordman (1 272 800 points), établi par le trentenaire Robbie Lakeman en 2021. Mais, même parmi ces nouveaux champions, le cas Mitchell continue de diviser : M. Lakeman fait ainsi partie du panel d’experts qui l’a soutenu auprès de l’organisation du Livre Guinness des records, tandis que Wes Copeland, quatrième au classement mondial, est du camp de ceux qui soutiennent depuis 2018 que l’homme au mulet et à la cravate rayée s’était servi, pour établir son record, d’un émulateur plutôt que d’une véritable borne d’arcade.

Lire aussi (2015) | Pac-Man est immortel

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