«Mes amis»: voyage au pays du gris

« Ce qui est accompli en exil est sans cesse amoindri par le sentiment d’avoir perdu quelque chose, laissé derrière pour toujours », écrivait Edward W. Saïd (1935-2003) dans ses Réflexions sur l’exil et autres essais. Même si l’exil est aussi une expérience qui fait gagner quelque chose, échange cruel à la manière d’un pacte faustien.

C’est la matière molle et complexe dont s’empare l’écrivain anglo-libyen Hisham Matar, qui nous donne avec Mes amis une partition subtile et mélancolique sur l’exil, la perte et les regrets.

En 1990, quand Hisham Matar étudiait au Royaume-Uni, son père, un opposant à Khadafi qui vivait en exil en Égypte, a été enlevé par les sbires du dictateur libyen avant d’être jeté en prison — où il s’est volatilisé. Le très beau La terre qui les sépare (Gallimard, 2017), qui racontait son enquête en Libye sur les traces de son père disparu après la chute du régime en 2011, lui a permis d’obtenir le prix Pulitzer de la biographie en 2017.

Des éléments autobiographiques qui viennent infuser en partie le troisième roman de Hisham Matar, dans lequel un narrateur, Khaled, Libyen installé à Londres, se remémore ses premières années à l’étranger, les amitiés fortes qu’il y a nouées et les choix, évidents ou difficiles, que lui et ses amis d’origine libyenne ont été amenés à faire.

Un jour d’avril 1984, alors que Khaled poursuivait des études de lettres à Édimbourg, il a participé à une manifestation devant l’ambassade de Libye à Londres. Ce jour-là, des coups de feu ont été tirés sur la foule depuis le toit de l’immeuble, tuant sur le coup une policière britannique. Khaled sera blessé, ainsi que l’un de ses amis. Une histoire en grande partie véridique, une « amitié sanctifiée par le sang ».

Pour le narrateur de Mes amis, cet incident aura des conséquences vertigineuses. Il sera dangereux pour lui de retourner à l’université — où circulent des « mouchards » au service du régime Khadafi —, au risque de compromettre sa sécurité et celle de sa famille demeurée en Libye. Un « imprévu » qui équivaut à un déraillement existentiel.

Naufragé, emmuré vivant hors de son propre pays, il ne pourra désormais plus retourner en Libye : il ne reverra plus sa famille avant de longues années et va devoir refaire sa vie à Londres, où le statut de réfugié politique lui a été discrètement accordé.

Les années passant, deux de ses amis proches, Hossam et Mustafa, Libyens eux aussi, vont connaître des trajectoires à la fois similaires et différentes. Ils feront pour leur part le choix, bien des années plus tard, au moment du « printemps arabe » et de la première guerre civile libyenne en 2011, de se changer en « hommes d’action », quittant leur vie rangée à Londres pour rejoindre tour à tour la lutte armée.

Mais c’est « Khaled le Réticent », comme l’appellent parfois ses amis, qui tient la plume. Il a choisi d’être la mémoire vivante de leur trio. De jouer le jeu de la littérature et d’assumer ainsi pleinement, d’une certaine façon, son destin d’écrivain.

À travers les souvenirs des uns et des autres, les lettres et les échanges téléphoniques, Khaled raconte et se raconte. Qui a eu raison de revenir, ou de rester ? Quelle forme de désenchantement est préférable à l’autre ? Celle qui frappe ici ou celle qui frappe là-bas ? La force de Hisham Matar est d’amener les lecteurs à avancer avec lui dans le gris de la vie, le gris de l’exil, et le gris de Londres.

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