Ne bridons pas l’élan des immigrants qui veulent investir massivement les classes de francisation

Engagez-vous, qu’ils disaient ! Ils sont des milliers d’immigrants à répondre présents au gouvernement Legault, qui souhaite les voir investir massivement nos classes de francisation. Cet élan se heurte regrettablement à une évidence cruelle sur le terrain : Francisation Québec, son nouveau et fringant maître d’oeuvre en la matière, ploie sous le poids de ses ambitions. Aurait-on misé sur le mauvais cheval ?

Des chiffres et des témoignages rassemblés par la reporter Lisa-Marie Gervais dans Le Devoir montrent que le guichet unique n’arrive pas à juguler ce trop-plein d’intérêt, six mois après son lancement. Sur les 62 000 dossiers dits complets qui lui ont été soumis, environ 60 % des demandeurs attendent toujours son go pour commencer un cours. Le délai de traitement des demandes, que la ministre Christine Fréchette avait promis de contenir à moins de 50 jours ouvrables, a vu s’ajouter jusqu’à 25 jours ouvrables supplémentaires tant la surchauffe est forte. 

Les travailleurs sur le terrain observent que les délais d’attente de plusieurs mois sont en effet légion, certains allant jusqu’à près de sept mois, contre moins de deux mois en moyenne auparavant, disent-ils. Ils déplorent aussi des retards dans le versement des  allocations aux étudiants de bonne volonté, ce que nie Québec. Ils ajoutent que les suivis de dossier sont difficiles. Tous ces ratés font conclure à certains d’entre eux que Francisation Québec a paradoxalement complexifié l’accès à la francisation. La question se pose.

Sur papier, pourtant, Francisation Québec répond directement, et même de belle manière, à certaines des critiques les plus virulentes formulées par la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, dans son rapport dévastateur de 2017. Simplifier l’accès à l’apprentissage du français, harmoniser et améliorer les services offerts, développer l’offre de francisation en entreprise, colliger des données uniformes : tout ça se tient et se défend fort bien. 

Le gouvernement Legault n’a pas non plus lésiné sur les sommes affectées à cette essentielle mission longtemps sous-financée. À l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec, le budget des services de francisation n’était que de 94 millions. En 2023-2024, il se chiffre désormais à 218 millions. C’est substantiel comme augmentation.  

Malgré tout cela, la machine hoquette, tousse et s’enraye. Pourquoi ? La privation d’expertise est le premier facteur évoqué. Entièrement géré par le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), Francisation Québec renvoie le réseau scolaire à la posture du simple sous-traitant. La longue expérience terrain des écoles s’en trouve ainsi évacuée, avec pour conséquence que les arrimages se sont révélés jusqu’ici difficiles et les évaluations de classement,  trop souvent à reprendre de zéro. Rien pour encourager les vocations ! 

Comme le reste du réseau de l’éducation, le milieu de la francisation connaît des défis importants de recrutement de professeurs. C’était vrai avant la création du guichet unique, bien sûr. Mais les récentes négociations houleuses entre Québec et sa fonction publique et l’adoption du guichet unique n’auront en rien aidé à atténuer les effets de cette pénurie. Il y a certainement des interventions  à imaginer pour rendre ces postes plus attractifs.

De même, il faudrait trouver le moyen de repenser les équilibres entre ces deux univers complémentaires. Chacun a des forces dont il pourrait mieux faire profiter l’autre. À commencer par l’expérience humaine, en présence, du milieu scolaire, qui surpasse en qualité et en efficacité certains des mécanismes en ligne mis en place par le MIFI pour gagner du temps, mais qui, in fine, finissent par en faire perdre à tout le monde tant ils sont imparfaits. 

La ministre Fréchette ne nie pas que Francisation Québec éprouve des difficultés à trouver son rythme de croisière. Elle refuse pour autant de se laisser décourager. Après tout, son appel à la francisation mise fort et mise juste, en fait foi le « nombre d’inscriptions, [qui] dépasse [les] scénarios les plus optimistes », rappelle-t-elle. Et puis, on le lui accorde, six mois, c’est en effet trop peu pour conclure à un échec irréparable. 

Quiconque connaît le quotidien des immigrants sait toutefois que l’élan pour l’apprentissage d’une langue s’accommode mal d’un temps qui s’étire au-delà du raisonnable. S’installer dans une nouvelle vie demande des énergies et des moyens colossaux. Il faut vite travailler, souvent en double ou en triple, s’occuper des enfants, bâtir le nid, prendre soin des siens. Dans ces conditions, il est rarement facile de garder la porte ouverte à des cours exigeants comme ceux-là pendant des mois dans l’attente d’un sésame dont on ignore quand sera la venue. 

 La Charte de la langue française dépoussiérée prévoit que toute personne domiciliée au Québec a droit à des services d’apprentissage du français. Ne minimisons pas les effets délétères que pourraient avoir de trop longues turbulences à Francisation Québec sur l’appétit à apprendre la langue de Vigneault. 

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