« N’essuie jamais de larmes sans gants » : Ce sont des amis que le vent emporte

« Raconter est une sorte de devoir. Une manière d’honorer, de pleurer, de se souvenir. Une manière de mener la lutte de la mémoire contre l’oubli. » Voilà qui résume parfaitement la démarche de Jonas Gardell. Avec N’essuie jamais de larmes sans gants, paru en France en 2016, puis au Québec, chez Alto, en 2018, l’écrivain suédois a certainement offert à la littérature l’un des plus vibrants témoignages des premières années de l’épidémie du sida, une histoire tragique, faite d’injustice et de mensonges, mais aussi de révolte et de solidarité.

En mars dernier, sous la bannière du Trident, à Québec, Alexandre Fecteau (mise en scène) et Véronique Côté (adaptation) portaient le roman de Jonas Gardell à la scène. Présenté en ce moment même au théâtre Duceppe, le poignant spectacle de trois heures et demie (incluant un entracte), défendu par 12 comédiens et 4 musiciens (une pianiste, une violoncelliste, un violoniste et une altiste), s’inscrit dans une riche lignée d’oeuvres théâtrales mettant en scène les enjeux intimes et collectifs du sida. Mentionnons The Normal Heart de Larry Kramer, Love ! Valour ! Compassion ! de Terrence McNally, Angels in America de Tony Kushner et The Inheritance de Matthew López.

Cette histoire est un mausolée des amants. Un requiem pour une génération disparue, un requiem pour chacun des enfants que nous avons été. Un tombeau d’images et de mots pour nos amis emportés ; emportés, mais pas oubliés.

Requiem pour une génération disparue

Dans le Stockholm du début des années 1980, alors que s’opère une terrible rencontre entre Éros et Thanatos, sept hommes gais se serrent les coudes. Rasmus (Olivier Arteau), qui a fui la campagne, et Benjamin (Maxime Beauregard-Martin), qui a fui les Témoins de Jéhovah, sont très amoureux. Le bienveillant Seppo (Laurent Fecteau-Nadeau) est en couple avec Lars-Ake (Israël Gamache), un artiste-peintre. Alors que le sensible Reine (Samuel La Rochelle) est journaliste, Bengt (Gabriel Cloutier Tremblay) étudie pour devenir comédien. À la tête de ce collectif pas banal, ce qu’il est convenu d’appeler une famille choisie, il y a Paul, un personnage coloré, prodigieusement libre et diablement attachant que Maxime Robin incarne avec un irrésistible panache.

« Cette histoire est un mausolée des amants. Un requiem pour une génération disparue, un requiem pour chacun des enfants que nous avons été. Un tombeau d’images et de mots pour nos amis emportés ; emportés, mais pas oubliés. » C’est Reine qui prononce ces mots. Il est le premier à trouver la mort au sein du groupe, le premier à prendre la parole d’outre-tombe, le premier à faire office de narrateur en sous-vêtement. Cette manière de garder les disparus bien présents, c’est l’une des nombreuses trouvailles de ce spectacle qui mise sur une musicalité exquise et une théâtralité exacerbée, qui ne manque pas d’humour, mais où la souffrance est souvent palpable. Sans cesse reconfiguré, le dispositif scénique imaginé par Ariane Sauvé évoque les multiples lieux, mais aussi le labeur incessant de ces êtres moralement et physiquement assaillis par la maladie. Magnifiquement éclairé par Elliot Gaudreau, le plateau est un mémorial où l’eau occupe une place cruciale.

Faisant entendre la langue québécoise, conviant les mots de Daniel Lavoie et le timbre unique de Marie Carmen, Alexandre Fecteau signe un spectacle qui est à la fois suédois et québécois, à la fois d’hier et d’aujourd’hui ; une oeuvre de mémoire, certes, mais qui s’inscrit dans le présent en rappelant le courage qu’il faut, encore aujourd’hui, pour tourner le dos à la honte. « Vous voudriez qu’on ait honte d’exister, lance Rasmus à son père. Vous voudriez qu’on ait honte d’être qui on est, d’aimer qui on aime, mais non, c’est votre honte, pas la nôtre. Elle nous appartient pas. On vous la redonne. On la revire sur elle-même pis on en fait notre fierté. »

N’essuie jamais de larmes sans gants

Texte : Véronique Côté, d’après le roman de Jonas Gardell publié chez Alto dans une traduction de Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Direction musicale : Anne-Marie Bernard. Une coproduction du Trident et de Nous sommes ici. Au théâtre Duceppe jusqu’au 17 décembre.

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