Noël vert | Le Devoir

Je sais bien que le seul fait d’évoquer le pape entraîne des moqueries en certains milieux. Tant pis ! C’est Noël, alors je me risque. 

Le 4 octobre dernier, à l’occasion de la fête de François d’Assise, le saint patron des animaux et des écologistes, le pape François donnait, à Rome, une exhortation apostolique intitulée Louez Dieu (Médiaspaul, 2023, 52 pages) et adressée « à toutes les personnes de bonne volonté sur la crise climatique ».

Ce court texte se présente comme une suite à la retentissante lettre encyclique Loué sois-tu, publiée en 2015. Dans cette dernière, François, engageant l’Église dans la lutte contre le réchauffement climatique, dénonçait avec ferveur le « consumérisme obsessif » et le « paradigme techno-économique » qui, au mépris de la nature et des pauvres, détruisent le monde. 

Le temps est venu, écrivait alors François, d’écouter « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » et d’adopter, collectivement, au nom de la solidarité universelle, une sobriété joyeuse.

Le pape, c’était couru, n’a pas été entendu par « les grandes puissances économiques, soucieuses du plus grand profit au moindre coût dans les plus brefs délais possibles ». Or, Jorge Mario Bergoglio n’a pas choisi de s’appeler François pour rien. Ce nom, disait-il au moment de son élection en 2013, signifiait le choix de la pauvreté et de l’espérance. Le découragement, par conséquent, ne figure pas à son agenda.

Par son titre, Louez Dieu pourrait éloigner les athées et les esprits réfractaires à la foi qui croiront que ce texte n’est pas pour eux. Ils auraient tort. François, en effet, n’est pas fort sur les bondieuseries. Dans ce texte, la section sur « les motivations spirituelles » de l’engagement écologique, par ailleurs solide, n’occupe que 10 % de l’ensemble. Louez Dieu, en d’autres termes, est d’abord un ardent plaidoyer, empreint de poésie et particulièrement bien écrit, pour l’urgente conversion écologique de tous les humains.

La crise climatique, écrit François, n’est plus « une question secondaire ou idéologique », mais « un drame qui nuit à tout le monde », un « problème social global qui est intimement lié à la dignité de la vie humaine ». On ne peut plus nier la réalité du changement climatique et son origine humaine. La planète va mal, continue François, et ce n’est pas à cause des pauvres qui font trop d’enfants, mais à cause des riches qui la souillent par leurs abus.

« Ce sont les riches qui réchauffent la planète, pas les pauvres », écrivait Francis Vailles dans La Presse du 30 décembre 2021. Et ces riches, ce ne sont pas que les milliardaires. Au Québec, par exemple, le groupe des 10 % les plus riches (91 600 $ et plus par année) émet 31 tonnes annuelles de GES par personne, « soit six fois plus que les 50 % les moins fortunés », précise le journaliste.

Comment ? Par sa consommation générale, ses grosses voitures, ses chalets, ses voyages et ses placements. Les gros riches, évidemment, en rajoutent. Au Canada, les membres du 1 % le plus riche émettent 190 tonnes annuelles par personne. Pendant que certains les admirent et les envient, ils jouent les pyromanes.

L’appât du gain financier, donc, est à la source du pillage et de la dilapidation des ressources naturelles qui ne profitent qu’à une minorité. Cet élan prédateur s’inscrit dans ce que François, avec des accents heideggeriens, appelle le « paradigme technocratique », qui consiste à penser que « la réalité, le bien et la vérité [surgissent] spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même ». L’homme en vient à croire que toute « la réalité non humaine est une simple ressource à son service » et que l’accroissement de son pouvoir envers celle-ci est nécessairement un bien.

Or, écrivait François dans Loué sois-tu, « nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée » pour que nous la cultivions dans le respect. « Le monde qui nous entoure, ajoute-t-il aujourd’hui, n’est pas un objet d’exploitation, d’utilisation débridée, d’ambitions illimitées ». Plus encore, la nature n’est pas un « cadre » dans lequel nous agissons, « nous sommes inclus en elle » et notre action, pour être éthique, doit s’assurer de préserver l’équilibre de l’ensemble pour la suite du monde.

La vision judéo-chrétienne et occidentale attribue une « valeur particulière et centrale » à l’être humain dans le cosmos, mais, précise le pape, seul un « anthropomorphisme situé », qui reconnaît que « la vie humaine est incompréhensible et insoutenable sans les autres créatures », est moralement acceptable.

Il importe donc de se réconcilier « avec le monde qui nous accueille » pour le sauver, pour nous sauver. L’adoption d’un mode de vie plus humble et, surtout, des politiques de transition énergétique plus fermes s’imposent donc.

Si nous ne passons pas au vert, les Noëls blancs fondront.

 

Chroniqueur (Présence Info, Jeu), essayiste et poète, Louis Cornellier enseigne la littérature au collégial.

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