Nouveaux drames au centre de détention Leclerc

Une détenue de la prison Leclerc est décédée, début janvier, après s’être plainte pendant des heures, apparemment en vain, de difficultés de plus en plus grandes à respirer. Un autre drame est survenu entre ces mêmes murs le 21 novembre dernier lorsqu’une femme de 42 ans, mère de trois enfants, s’est suicidée en plein jour.

Professeure de l’UQAM en travail social, Catherine Chesnay est à la veille de publier un rapport de recherche sur les conditions de détention dans les prisons québécoises. Le nombre de suicides et les tentatives de suicide ont augmenté, note-t-elle. 

« On a peu d’informations concernant les automutilations et les tentatives de suicide », indique Mme Chesnay. Elle observe cependant une forte augmentation des tentatives de suicide dans les prisons québécoises officiellement déclarées. Elles étaient au nombre de 42 en 2019-2020. Or, le chiffre a grimpé à 71 en 2021-2022. La pandémie a mis en place des conditions d’isolement encore plus pénibles qu’avant.  

Ces chiffres ne disent pas tout de la situation réelle en place, observe l’universitaire. « C’est ce qui nous est rapporté. Cela ne correspond pas forcément à tout ce qui est vécu à l’intérieur. » Selon la professeure Chesnay, « on a vu une importante dégradation avec la pandémie ». 

Il y a un manquement important sur le partage de l’information

 

Les prisonniers du Québec sont, toutes proportions gardées, presque deux fois plus nombreux à se suicider que ceux de l’Ontario. Et ils ont en moyenne un risque de suicide 7,5 fois plus grand que la population en général.

Problèmes respiratoires

La détenue décédée la semaine dernière suffoquait. Elle disait manquer d’air. Elle criait. Elle aurait dû recevoir plus d’attention de la part du personnel de la prison Leclerc, considèrent du moins des sources consultées par Le Devoir. Ses problèmes respiratoires s’étaient aggravés, indiquent diverses sources. Elle avait demandé des soins. En vain. 

Ce sont des codétenues qui auraient aidé la victime, dans l’intervalle de tentatives de réanimation, du mieux qu’elles pouvaient. 

Un manque de personnel dans cet établissement carcéral québécois explique-t-il en partie que la victime ait été laissée à elle-même avant que le pire ne survienne ? « Nous n’avons pas de problème d’effectif au Leclerc », affirme en entrevue Mathieu Lavoie, le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec (SAPSCQ). Cependant, dans plusieurs autres institutions carcérales du Québec, les heures supplémentaires sont obligatoires en raison d’un manque de personnel, explique-t-il au Devoir

Depuis ce décès, plusieurs détenues seraient traitées par antibiotiques. Ces femmes se trouvaient dans l’aile occupée par la victime, selon une autre information obtenue par Le Devoir. La raison de ce traitement n’a pas été précisée, mais serait en lien avec le décès.

La professeure Chesnay signale que plusieurs rapports du coroner constatent un manque flagrant de soins appropriés prodigués aux détenus. « Je ne suis pas surprise de cette mort », affirme la professeure Chesnay, « mais je suis choquée ».  Un coroner fera enquête.  

Suicide avant Noël

La femme qui s’est suicidée le 21 novembre, en après-midi, ne connaissait pas encore sa sentence. Elle était considérée comme une simple prévenue. Environ 40 % de la population du centre carcéral Leclerc est constitué de prévenues. Les femmes qui y sont détenues sont condamnées à des peines maximales de deux ans moins un jour. 

La femme souffrait, selon les indications obtenues par Le Devoir, d’un problème de dépendance pour lequel elle n’a pas obtenu toute l’aide nécessaire. 

De son côté, Mathieu Lavoie constate qu’« il y a eu une augmentation des suicides durant la pandémie » dans les prisons québécoises, mais pas particulièrement à l’établissement Leclerc.

Pressé à plusieurs reprises par Le Devoir de répondre à des questions au sujet de ces drames récents, le ministère de la Sécurité publique (MSP) s’est limité à confirmer les deux décès. Il ajoute que « dans tous les établissements de détention, les personnes incarcérées ont accès à des services de soins de santé dont la prestation relève du ministère de la Santé et des Services sociaux ». 

Il est très difficile d’obtenir de l’information du MSP, regrette la professeure Catherine Chesnay. « Il y a un manquement important sur le partage de l’information. »

Le président du SAPSCQ abonde en son sens : « Le ministère est peu loquace sur toutes les questions qu’on peut lui poser. » Le syndicat affirme être forcé d’avoir recours à des demandes d’accès à l’information pour obtenir certains renseignements. 

Des manquements

La prison Leclerc, un pénitencier fédéral pour hommes devenu un établissement mixte, puis une prison pour femmes seulement, a été en plusieurs occasions décriée pour cause de vétusté. 

Le rapport annuel du Protecteur du citoyen constate à répétition des problèmes du côté des prisons québécoises, tout en exigeant des changements en particulier en ce qui concerne la prison Leclerc. Une nouvelle construction, censée jaillir de terre d’ici la fin de la décennie, a été annoncée par le MSP. Le bâtiment serait érigé dans les environs de l’actuelle prison de Bordeaux. 

Au-delà du bâtiment, le Protecteur du citoyen relève des manquements généraux à l’égard des soins à prodiguer aux détenus, en particulier aux femmes. Les conditions générales de détention des femmes demeurent inacceptables au Québec, a noté l’organisation à plusieurs reprises. 

La professeure Chesnay est pour sa part d’avis qu’il vaudrait mieux investir davantage dans la prévention plutôt que dans le béton. « Il y a un questionnement à y avoir sur la prison Leclerc, mais aussi sur la façon dont nous incarcérons des femmes pour de petites périodes avec de graves conséquences sur leur équilibre. »

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