«On va se rappeler, mais on laisse passer», dit l’ex-chef pompier de L’Isle-Verte

« C’est quelque chose que tu n’oublies pas, mais qu’il faut que tu mettes de côté. » Une décennie s’est écoulée depuis le sinistre incendie qui a fauché 32 vies dans la Résidence du Havre, à L’Isle-Verte, secouant le Québec en entier. À l’approche de ce funeste anniversaire, l’ex-chef pompier de la petite municipalité du Bas-Saint-Laurent Yvan Charron, qui a désormais quitté ses fonctions, tente tant bien que mal de tourner la page. 

Il y aura dix ans mardi, M. Charron dormait paisiblement dans son lit, jusqu’à ce qu’un appel tardif le tire de sa quiétude. Comme lors de tant d’autres nuits, le pompier volontaire de trente ans d’expérience se lève et se rend à huit kilomètres de chez lui, au 25, rue du Quai, où le signalement a été fait. Sur place, il se retrouve devant une véritable « boule de feu ».

« Tu ne t’attends pas à quelque chose de gros de même, jamais, relate M. Charron en entrevue au Devoir. C’est inimaginable. » Sans attendre, le soldat du feu fonce dans ce brasier « monstrueux » et omet d’enfiler un appareil de protection respiratoire. Un geste plus tard sévèrement condamné par le coroner Cyrille Delâge dans le rapport de la commission d’enquête qui a suivi l’événement.

Avec du recul, M. Charron dit avoir préféré laisser ces appareils à des collègues ayant moins d’expérience. « Un pompier moins expérimenté qui serait entré sans appareil, peut-être qu’il aurait pu y laisser sa vie », argue-t-il. L’ancien chef pompier s’était également fait reprocher d’être entré dans la résidence pour aînés alors que ce n’était pas son rôle. 

Yvan Charron est toutefois catégorique : s’il faisait face demain à la même situation, il ferait la même chose. « Quand tu vois du monde crier sur les balcons, tu vois des morts, tu ne peux pas rester immobile. En tout cas, moi, je ne suis pas capable. » Il ajoute qu’on l’aurait blâmé de regarder les gens mourir s’il n’avait pas agi.

« Je suis rentré, j’ai sauvé du monde », tranche-t-il.

Regarder en avant

Après 18 ans en tant que chef, l’agriculteur de formation s’est retiré de son poste et s’est réorienté une fois la commission d’enquête conclue. « Ça m’a pris peut-être huit mois pour me dire : “je me couche et je dors” », confie-t-il. Si Yvan Charron dit dormir aujourd’hui sur ses deux oreilles, il assure que cette expérience lui a fait voir la vie autrement. « On a passé l’hiver [2014] dans les salons funéraires. Ça change ton point de vue sur bien des choses »,  raconte-t-il.

Yvan Charron rapporte que des collègues ont même dû consulter en santé mentale pour surmonter cet épisode traumatique. « Ils ont vu des choses qu’ils ne s’attendaient jamais à voir », déplore-t-il.

À la veille du 23 janvier, M. Charron dit vouloir passer à autre chose : « Si tu t’arrêtes à ça tout le temps d’une année à l’autre, ça ne peut pas marcher. » Dix ans plus tard, il regrette l’absence d’une enquête policière qui aurait jeté la lumière sur des faits inconnus du public, selon lui. « Mais le monde a dit : “ça ne ramènera pas nos morts” », déclare-t-il.

Yvan Charron souhaite se tourner vers l’avenir : une nouvelle RPA est en construction sur l’ancien terrain de la Résidence du Havre. « On va se rappeler, mais on laisse passer », conclut-il. 

 Une marche à la mémoire des disparus est prévue mardi, à L’Isle-Verte.

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