Où est passée la sagesse dans le comité sur l’identité de genre?

L’inconfortable valse entre le gouvernement Legault et les personnes trans et non binaires se poursuit. Radio-Canada rapportait cette semaine que la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) serait en mesure de délivrer dès maintenant des permis de conduire qui portent le marqueur de sexe « X » (pour les personnes trans et non binaires). Elle s’abstient de le faire en raison des pressions du gouvernement.

Québec veut faire preuve de sagesse et attendre la publication du rapport du comité de sages sur l’identité de genre avant de trancher sur la question. Par courriel, le cabinet de la ministre des Transports et de la Mobilité durable, Geneviève Guilbault, a indiqué qu’il s’agissait de questions « sensibles » méritant des « décisions réfléchies ». 

La prudence et la sagesse du gouvernement seraient rassurantes si ce n’était la composition du comité. Personne ne doute de la probité des « sages » : l’ex-présidente du Conseil du statut de la femme Diane Lavallée, le constitutionnaliste Patrick Taillon et le médecin de famille Jean-Bernard Trudeau. Sauf que la liste des sages est courte pour un Québec qui compte tellement de richesse dans la réflexion intellectuelle. L’absence de représentant trans ou non binaire constitue un vide abyssal qui plombe la crédibilité des travaux avant même qu’ils n’aient commencé. D’ailleurs, de nombreux organismes de défense des droits, parmi lesquels figure le Conseil LGBT, fort de 70 organismes membres, ont rejeté d’emblée la création et la composition du comité. Ce déni de représentation, que le gouvernement attribue à un désir de « neutralité »,  ne passe pas. Accepterait-on la création d’un comité de sages sur la violence conjugale sans la participation des femmes ? 

Nous réitérons le malaise que nous inspire l’attitude du gouvernement Legault en matière d’identité de genre. Que ce soit par populisme, par aveuglement idéologique ou par électoralisme, il ouvre la porte au recul dans la protection et l’inclusion des minorités sexuelles parmi les plus malmenées et fragiles. 

Espérons que le comité de sages, à l’utilité discutable, fera preuve de discernement. Bien des gouvernements réduisent les droits des trans et des personnes non binaires à un péril pour la civilisation occidentale, ou encore à une menace pour la cohésion sociale et le féminisme. Ces craintes séduisent une partie de l’électorat au Québec ainsi qu’au sein de régimes démocratiques encore moins inspirants, tels que les États républicains aux États-Unis, ou encore l’Italie, tombée dans la fielleuse rhétorique de l’extrême droite. 

De toutes les inquiétudes, celle concernant l’égalité hommes-femmes demeure la plus vive, non sans raison. De nombreuses féministes craignent à juste titre l’effacement du concept de femme biologique dans le discours trans et non binaire. L’intersectionnalité n’a pas fait l’unité, loin de là. Les droits émergents des trans et des personnes non binaires ne peuvent s’affirmer au détriment des avancées du féminisme.

Il importe de distinguer les droits individuels et le militantisme dans l’analyse de ces questions. Ce n’est pas parce qu’une minorité volubile entretient des discours provocateurs et dérangeants sur l’identité de genre que les droits fondamentaux des personnes trans et non binaires doivent rester sur une voie de garage. 

La porte-parole du Parti libéral du Québec pour la communauté LGBTQ+, Jennifer Maccarone, y est allée d’une formule qui frappe l’imaginaire au sujet des hésitations de la SAAQ. « Le gouvernement n’est pas au-dessus des lois, le comité des sages non plus. » Manon Massé, aussi porte-parole pour les personnes LGBTQ+, mais chez Québec solidaire, n’a pas d’engouement non plus pour ces formes de discrimination, qui ne sont pas sans rappeler celles vécues jadis par les gais et les lesbiennes qui aspiraient à l’égalité de traitement.

Depuis 2022, au Québec, les personnes qui ne s’identifient ni au genre masculin ni au genre féminin peuvent légalement obtenir un marqueur de sexe « X » auprès du Directeur de l’état civil. Les ministères et les organismes gouvernementaux tardent à s’adapter à cette nouvelle réalité. Et pourtant, on ne compte plus les plans d’action, politiques, tables nationales, campagnes de prévention et énoncés de principe visant à lutter contre l’homophobie et la transphobie. Le gouvernement Legault cautionne l’inertie en repoussant jusqu’en 2025, au plus tôt, l’échéance de conformité à la nouvelle réalité. Le comité de sages doit faire ses recommandations, voyez-vous. On commence à comprendre l’utilité de ce comité. Il permet aux caquistes de pelleter par en avant un dossier de politique publique qui les rend inconfortables. 

Les conservateurs identitaires et la droite souhaitent raviver le débat sur l’identité de genre sur des bases insidieuses, en assimilant la quête d’égalité des personnes trans et non binaires à une cavale de la gauche radicale. En laissant la porte entrouverte, le gouvernement Legault donne de l’oxygène à cette mouvance… Sur le dos d’une minorité représentant 0,52 % de la population de 15 à 34 ans. C’est un choix de priorités plutôt discutable. 

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