Pâques en temps de guerre à Gaza

Est-il possible de fêter Pâques, fête de la lumière et de la vie, avec, en arrière-fond, ce qui se passe actuellement à Gaza, par exemple, livrée au massacre, à la destruction et à la famine ? Devant le règne abominable de la haine et la mort atroce de milliers d’enfants, Pâques, qui évoque la résurrection d’un crucifié en Palestine il y a plus de deux millénaires, a-t-elle encore un sens ou détourne-t-elle du réel ? La question est radicale, car l’acteur même de Pâques, Dieu, est mis au banc des accusés.

Comment peut-il permettre cela ? Comment croire en un Dieu qui laisse le mal faire des ravages, broyer des innocents ? Plus de 10 000 enfants sont déjà morts à Gaza en 5 mois, plus que le nombre d’enfants tués dans l’ensemble des conflits partout dans le monde de 2019 à 2022, selon les données de l’ONU. Et des centaines de milliers d’autres souffrent de la faim, de blessures et des horreurs d’une guerre qui a cessé d’être une légitime défense pour devenir une vengeance sanglante et sans fard.

Où est Dieu dans l’horreur, si tant est qu’il existe ? S’il est autre, bien entendu, que celui des fanatiques de toute religion qui tuent et s’abreuvent à la haine en son nom ? À cette question répond le cri du crucifié : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34) Constat de l’impuissance de Dieu dans le monde, lui qui s’est vidé de lui-même pour assumer la condition humaine. Il est là, souffrant, où l’on souffre.

Là est précisément la nouvelle de Pâques. La terrible comme la lumineuse. Le respect de la dignité de tout être, en commençant par les pauvres, la solidarité avec les humiliés, le partage et la compassion, posés comme indissociables de l’amour de Dieu, comme son expression exacte, sauf à être qu’hypocrisie : tout cela amène Jésus à être écrasé par les pouvoirs séculiers et religieux, pour le faire taire. Or, cette mort est accueillie par lui comme le don de sa vie par amour, comme l’ont fait à sa suite le pasteur Martin Luther King et l’archevêque Mgr Romero, et tant d’autres témoins d’hier et d’aujourd’hui.

« Être sans Dieu avec Dieu », écrivait le théologien Dietrich Bonhoeffer dans une de ses lettres de prison, peu avant d’être pendu nu, par décret d’Hitler, le dimanche de l’octave de Pâques 1945. C’est ce que dit cette fête avec force de cris, avant de le clamer dans la joie. La présence de Dieu est absente. Elle vient à nous à travers le désir de justice, de beauté, de bonté, de compassion. Elle irradie, pacifie, guérit, sert, aime, crie, résiste et lutte par nous, avec nous.

Etty Hillesum, morte à Auschwitz, a écrit dans son journal : « Ce sont des temps d’effroi. […] Il m’apparaît de plus en plus clair que ce n’est pas toi, Dieu, qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider, et ce faisant, nous aider nous-mêmes. » L’infini qui a sa fragile demeure en nous ne nous éloigne pas du monde, au contraire, il nous y enracine. Infini devenu amour sensible. Même si la foi en la résurrection a malheureusement été souvent présentée comme une échappatoire à notre humanité, elle est souffle de vie et service du monde, en terres souffrantes (les Galilée de ce monde) : celles qu’a foulées Jésus y annonçant la bonne nouvelle subversive de Dieu, aux humbles et humiliés, aux artisans de paix, aux consolateurs, aux coeurs justes et droits, aux compatissants, aux assoiffés de justice et aux persécutés à cause d’elle.

Dieu ne peut être que là où le mal règne et broie des êtres promis à la vie, au bonheur, à l’amour. Il est à Gaza sous les bombes, écrasé ou affamé, comme en tout lieu où les maîtres autoproclamés de la mort exercent leur pouvoir. Mais à quoi sert un Dieu impuissant qui souffre et meurt avec ceux qui souffrent et meurent ? Il sert. Bonhoeffer en fait écho dans un poème : « Des hommes vont à Dieu dans leur misère / Et demandent du secours, du bonheur et du pain » ; à la lumière de Pâques, ils « vont à Dieu dans sa misère, / Le trouve pauvre et méprisé, sans asile et sans pain… » C’est sa faiblesse qui aide. Elle n’impose pas, elle ne fait que servir.

L’une des raisons de la mort de Jésus, c’est qu’il subvertissait la vision religieuse traditionnelle de Dieu. Pâques confirme Jésus dans cette subversion : l’abandonné de Dieu et des pouvoirs, dont la croix devait sceller à jamais le sort et le musellement, est bien l’icône de Dieu. Elle réfute la coupure de Dieu avec le monde, appelant à en prendre soin, à faire oeuvre d’humanité. C’est là le plus grand désir de Dieu.

Les territoires de la douleur deviennent l’enjeu de la vie, le lieu du sens vital, combat pour que la vie s’épanouisse sans exclusion ni haine ni oppression, hors de la tranquille sécurité des repus et de la paix des cimetières. Car le divin a fait sa demeure en nous, souffre avec le vivant, espère avec lui, lutte, prie, aime, en nous, et préserve en temps d’effroi la semence de bonté et de beauté pour que d’elle, en temps plus cléments, la vie puisse renaître.

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