Parler dictature et corruption avec un Marcos dans un pays hostile aux journalistes


Comme le veut cette tradition de fin d’année au Devoir, on vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de nos journalistes. En 2023, Fabien Deglise a voyagé aux Philippines, rencontrant notamment le cousin du nouveau président Marcos, qui n’a pas peur des questions difficiles, même s’il n’y répond pas toujours.

La présence de grappes humaines à l’écart de l’hôtel de ville de Laoag, l’agglomération la plus importante de la région Ilocos Norte, au nord des Philippines, est venue soudainement ajouter un niveau d’incertitude à la rencontre avec le maire de l’endroit : Michael Marcos Keon. C’était en mai dernier, quelques minutes à peine après un tremblement de terre, chose plutôt banale sur la ceinture de feu du Pacifique, qui avait forcé l’évacuation du bâtiment de style Bahay na bató propre à l’époque coloniale espagnole, et bouleversé ainsi les agendas des uns et des autres.

« Monsieur le Maire ne devrait plus tarder », avait assuré un de ses assistants, à l’heure convenue du rendez-vous, tout en offrant une bouteille d’eau pour que l’on patiente… deux bonnes heures, finalement, avant de voir la porte de son bureau s’ouvrir.

Assis au bout d’une longue table encombrée de papiers, ce Marcos, cousin de l’actuel président des Philippines, Ferdinand Marcos fils, était alors au travail, lisant, signant, déplaçant des piles de papiers montées devant lui et sur lesquelles, par un seul regard, il a fait comprendre qu’il allait rester penché, peu importe la présence à ses côtés désormais d’un journaliste et de ses nombreuses questions.

Au premier contact, l’homme ne pouvait pas mieux renforcer sa légende.

Dans le clan des Marcos, Michael Marcos Keon est en effet la figure la plus singulière et la plus intrigante. Lors de la campagne présidentielle de 2022 qui, à la surprise du monde, a porté à la tête du pays son cousin, surnommé Bongbong par les Philippins, il s’est montré en effet très critique face à cette envie de succession. Depuis la victoire de « junior », avec qui il serait en tension, il a mis de l’eau dans son vin.

On dit aussi qu’il a été le neveu préféré de Marcos père, pour qui il a travaillé pendant la dictature comme président du comité olympique des Philippines, une proximité qui aurait pu faire naître des jalousies chez d’autres membres de la famille. « Mais vous n’êtes pas venu d’aussi loin pour me parler d’histoires de famille », demandera-t-il, plutôt amusé qu’agacé. « Toutes les familles ont les mêmes. »

Pourtant, la réponse était bel et bien oui, avec en plus une série de questions qui allait très vite donner le ton à la rencontre : « Est-il possible de faire de la politique dans cette région des Philippines, si l’on n’est pas un Marcos ? » Il sourit. « Votre mère a été la première femme gouverneure ici, de 1971 à 1983. Vous avez occupé ce poste vous aussi entre 2007 et 2010. » Et ce n’est pas tout : aujourd’hui, le fils de Bongbong, Sandro, à 29 ans à peine, est le député du coin. La soeur du nouveau président, Imee Marcos, est la sénatrice de ce fief familial, gouverné par le fils de cette dernière, Matthew Manotoc. Une énumération, qui, vue de loin, peut facilement donner l’impression que le pouvoir, auquel il participe, est soumis à une certaine de forme de corruption, lui fait-on remarquer, en insistant sur le mot, certes, mais en redoutant un peu l’effet des premières notes livrées dans cette conversation s’amorçant sans trop de ménagement.

Même si les Philippins sont souriants, leur pays est parmi les plus hostiles envers les journalistes, la liberté de la presse et surtout celle de pensée. Attaques ciblées et harcèlement par le gouvernement sont le lot quotidien des journalistes et des médias jugés trop critiques. Depuis janvier dernier, deux collègues ont été tués là-bas, deux autres jetés en prison sous des accusations opportunistes.

Sur son t-shirt, le logo du club de tir par armes à feu de la région, Marcos Combat Shooters, jouxtant celui de la municipalité de Laoag, donnait autant l’esprit des lieux que celui du personnage qui, toutefois loin de s’offusquer de la première question, va y confronter des explications d’ordre culturel et invoquer un désintérêt des citoyens ordinaires pour la politique pour justifier ce portrait. Puis, il va s’éloigner un peu de ses papiers, comme pour montrer qu’il est prêt à encaisser plus de questions, ne tournant pas autour du pot. 

Tensions géopolitiques 

Il sera servi. Après un détour sur l’ambiance dans les réunions de famille, avant et après l’élection de son cousin, il sera alors question des tentations autoritaires du nouveau président, Bongbong, dont il doit savoir, lui, s’il y a ou pas « de la graine de dictateur en lui » ? Un silence. Un sourire narquois. Et il dira : « Il n’est pas comme son père, mais il sait aussi se faire respecter et obtenir ce qu’il veut. »

Après la politique, la famille, la corruption, l’échange va ratisser plus large en sondant son point de vue sur la Chine voisine, dont les intimidations sur la mer des Philippines se sont amplifiées depuis le rapprochement de Manille vers Washington, menaçant ainsi des relations commerciales pourtant cruciales pour la région. « Les Chinois voulaient construire une usine pharmaceutique ici. C’est compliqué maintenant », dira-t-il, le visage de moins en moins concentré sur ses papiers et de plus en plus éclairé par une rencontre à laquelle il ne semblait pas s’attendre. Un sentiment réciproque. Et la perspective d’une « dernière question », annoncée au terme d’une bonne heure de discussion, lui fera d’ailleurs dire : « Ce n’est pas déjà fini ! Je suis sûr que vous avez d’autres questions pour moi. » 

Un journaliste en a toujours en réserve. On parlera alors de Taïwan, le proche voisin un peu plus au nord, de l’image de normalité que son cousin tente de présenter sur la scène internationale, en contradiction avec la violence qu’il laisse perdurer envers les militants des droits de la personne et plusieurs journalistes à l’esprit indépendant. 

Et puis viendra le thème de l’environnement, dont le maire de Laoag s’est fait un des grands défenseurs dans la région. Il y a lancé plusieurs projets visant à combattre une sécheresse de plus en plus problématique pour l’agriculture locale, et même à protéger les zones forestières, dont il a participé, chaussure de marche aux pieds, à la quantification, récemment. « C’est un patrimoine unique pour la biodiversité et pour le tourisme », dira-t-il.

Photo « souvenir »

Devant lui, la pile de papier n’avait pas vraiment diminué durant les quelque deux heures d’une conversation laissant ses mots et ses nouvelles curiosités retarder sa fin. Une fin à laquelle il aura bien fallu arriver, avec une demande du maire de faire entrer son assistant et un appareil photo, pour « garder un souvenir » de cette rencontre. 

« Vous êtes dans la région pour longtemps encore ? » demandera-t-il alors sur le seuil de son bureau, avant de se préoccuper du confort de l’hôtel choisi par l’équipe du Devoir, de juger le choix fait et de demander dans la foulée à un membre de son équipe de planifier immédiatement la réservation de deux nouvelles chambres ailleurs, dans « un hôtel d’un ami, plus proche du centre-ville », dira-t-il.

Une tentative de corruption, selon les critères en vigueur dans beaucoup de pays, qui sera facilement esquivée par un refus poli renforcé heureusement par l’absence de chambres disponibles en cette période de vacances scolaires alors aux Philippines.

Dans le taxi en direction de la rencontre suivante, Lorela, la collaboratrice du Devoir sur le terrain, soulignera que le « cadeau » d’une nouvelle chambre d’hôtel n’avait finalement rien d’anormal dans les relations politiciens/journalistes aux Philippines. Ce qui l’était plutôt dans son cas, c’était la demande de prise de photo dans un cadre protocolaire, ajoutera-t-elle. « T’es le troisième journaliste étranger que je lui présente depuis un an. Et c’est la première fois qu’il fait ça. »

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