Pour l’amour du français | Le Devoir


À la faveur des Fêtes, l’équipe éditoriale clôt aujourd’hui sa réflexion sur les défis individuels et collectifs qui façonneront notre monde au cours des prochaines années, sous l’angle des solutions, dans la mesure du possible. Aujourd’hui : la vitalité du français.

Dans la formidable épopée du français en terre d’Amérique, il n’y aura jamais de paix d’esprit. Que cette épopée soit conjuguée au passé, au présent ou au futur, la langue française, la culture ainsi que les institutions qu’elle a engendrées naviguent dans les eaux troubles de l’insécurité, de la menace ou du déclin. C’est une fatalité inéluctable sur un continent à majorité anglophone et sur une planète où l’anglais s’affirme comme la langue dominante des affaires et de la consommation des biens culturels. 

La question n’est pas de savoir s’il faut protéger le français au Québec et au Canada, mais plutôt de savoir comment y parvenir dans le respect des droits des minorités. Entre le recensement de 2016 et celui de 2021, la plupart des indicateurs sur l’avenir du français pointent dans la mauvaise direction. La proportion de Québécois dont le français est la langue maternelle a chuté de 77,1 % à 74,8 %. Ceux qui le parlent principalement à la maison sont passés de 79 % à 77,5 %. Au Canada, le français comme première langue parlée a baissé de 22,2 % à 21,4 %. À Montréal, le français est la première langue officielle parlée de 58,4 % de la population seulement, un seuil critique. 

Les démographes, les politiciens et les passionnés de la langue se répartissent  en deux camps. Les pessimistes entrevoient le déclin du français comme langue maternelle tel un signe précurseur d’une inéluctable « louisianisation » du Québec, marquée par l’anglicisation rapide de Montréal. Ils annoncent aussi la fin programmée du bilinguisme canadien, dans la mesure où les francophones hors Québec seront condamnés, dans un avenir rapproché, à perdre la masse critique essentielle à la vitalité de leurs institutions.

L’autre camp, qu’on ne peut qualifier d’optimiste pour autant, entrevoit des signes de progrès dans le fait que la proportion de Québécois capables de soutenir une conversation en français reste stable à 93,7 %.  Après tout, c’est dans l’espace public, plutôt que dans la sphère privée du foyer, qu’une politique linguistique  produit l’effet recherché. Ce camp rappelle par ailleurs le formidable succès de la loi 101 pour scolariser les enfants du primaire et du secondaire en français et la forte présence du français dans l’espace public. 

Ces « chapelles ardentes » sont dures l’une envers l’autre, le vigoureux débat d’idées dans nos plateformes en faisant foi, comme si une même langue devait les séparer au lieu de les unir. Ce clivage en cache un autre que les politologues Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture ont exposé dans leurs travaux, entre les tenants de la pensée néoconservatrice et ceux de la pensée pluraliste dans le débat sur l’identité québécoise. Ces enjeux ont été bien vulgarisés dans nos pages par Alex Bilodeau. Tandis que la pensée néoconservatrice fait de l’héritage canadien-français  le point d’ancrage de la nation québécoise, la pensée pluraliste se limite à considérer le français comme la langue commune qui définit la nation. C’est le « nous » ainsi que les aspirations de cohésion et de mémoire partagée d’un côté. C’est l’altérité ainsi que l’identité hybride et métissée de l’autre.

La réalité s’accommode  de zones de gris entre ces deux cas de figure, mais ils possèdent leur utilité pour mieux comprendre le débat linguistique et les antagonismes que génère l’analyse de ce double phénomène de pessimisme (sur le déclin du français comme langue maternelle) et d’optimisme (sur la stabilité de la proportion de Québécois capables de soutenir une conversation en français).

Ces affrontements laissent bien peu de place au défi que nous devrons tous relever pour assurer l’essor du français. Au fil des décennies, nous avons livré de  nécessaires batailles normatives et législatives visant à protéger le français comme droit collectif ayant préséance sur les droits individuels. Elles nous ont fait perdre de vue le socle fondateur de nos actions. Que vaut une langue découplée de sa culture ? Une culture moderne, métissée, tournée sur le monde et, oui, pluraliste !

Les signaux d’alarme actuels nous offrent une occasion de mobilisation au-delà des clivages de la pensée intellectuelle et des lignes de parti. Que le gouvernement Legault soit trop dur ou trop mou importe moins que la nécessité de faire la synthèse des défis à relever en éducation, au travail, en francisation, en culture, etc.

Le français comme langue massacrée au cégep, les contraintes de production des émissions jeunesse, l’offre famélique de sorties culturelles pour nos jeunes, le déclin de la recherche universitaire francophone, les lacunes honteuses dans l’intégration et la francisation des immigrants, l’invisibilité des contenus francophones dans les univers numériques dominés par les GAFAM : voilà quelques exemples probants des écueils qui menacent la vitalité du français. Nous ne pourrons blâmer l’Université McGill, ou les Québécois de la minorité anglophone, si nous ne parvenons pas à entretenir et à raviver la fierté commune d’appartenir à une langue et à une culture inclusives. Des états généraux sur le français, consacrés au lien entre langue et culture, ne seraient pas de trop au rayon des meilleurs voeux pour 2024.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author