Pour une réinvention responsable des médias


À la faveur des Fêtes, l’équipe éditoriale poursuit sa réflexion sur les défis individuels et collectifs qui façonneront notre monde des prochaines années sous l’angle des solutions, dans la mesure du possible. Aujourd’hui : la crise des médias.

Le milieu journalistique est chanceux en dépit de la crise des médias. Il a la possibilité d’infléchir le rituel narratif lorsqu’il couvre desenjeux le concernant, un privilège dont rêvent d’autres acteurs civils n’ayant pas accès à ce réservoir d’influence. Le fait de « tenir le crayon » (ou le micro) est un privilège qui vient avec de grandes responsabilités, la première étant de faire preuve de discernement dans l’analyse du problème. L’intensité de cette crise est variable d’un média à l’autre, en fonction de son positionnement dans la transformation numérique, et elle n’est pas uniquement le résultat de facteurs externes imputables aux entreprises des GAFAM, trop facilement dépeintes comme de méchantes voleuses alors qu’elles entretiennent une relation asymétrique de complémentarité avec les médias. 

En 2023, la fermeture du quotidien Métro, les suppressions de postes à TVA et celles envisagées à Radio-Canada ont suscité la consternation. La télé et la radio privées, qui se croyaient à l’abri des turbulences en raison de la relative stabilité de l’assiette des revenus de publicité traditionnelle, vivent des moments difficiles et réclament désormais le soutien de l’État, à l’instar de la presse écrite. Cette crise a fait l’objet d’une ample couverture et des atermoiements du milieu journalistique inquiet pour son avenir, non sans raison.

C’est tout un revirement par rapport à la situation qui prévalait il y a à peine dix ans. Épris des idéaux de séparation des pouvoirs politique et médiatique, les journalistes et les patrons de presse étaient excessivement frileux de revendiquer un soutien gouvernemental à leurs activités. Aujourd’hui, les médias écrits québécois sont les plus soutenus en Amérique du Nord, résultat de l’effet combiné des programmes de crédits d’impôt et subventions des gouvernements du Canada et du Québec. Aucune autre province n’a eu la présence d’esprit d’appuyer son écosystème de nouvelles. C’est bien la preuve que le Québec demeure une société distincte par sa langue, sa culture et ses institutions.

À l’heure où le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, amorce une révision des programmes existants, il faudra se souvenir que les médias en crise sont désormais à l’image des autres maillons de l’industrie culturelle tels que le livre, le cinéma, la télévision, les arts vivants, etc. Aucune de ces grappes ne survivrait sans mesures de soutien, dans un marché aussi petit que le Québec. Toutes sont essentielles à la vitalité de la culture. Les médias contribuent en plus à revigorer le débat d’idées et à secouer les institutions démocratiques. Il va de soi que les programmes devront être reconduits, ce qui n’exclut pas une réflexion sur la possibilité de les modifier. 

Il n’en demeure pas moins que le secteur médiatique est voué à se poser des questions délicates. En incluant le crédit d’impôt remboursable sur la masse salariale de Québec (35 %) et celui d’Ottawa (qui a récemment été bonifié de 25 à 35 %) et les redevances attendues de Google, qui a conclu une entente de 100 millions avec le ministère du Patrimoine canadien, le salaire des journalistes de l’écrit est presque soutenu dans sa totalité. Il s’en trouvera pourtant pour dire que cela n’est pas suffisant.

Les appels au soutien vont devenir gênants et contre-productifs sans une réflexion des médias sur leur modèle d’affaires respectif et leurs stratégies dans l’inévitable transformation qui les amènera tous à évoluer dans la même arène numérique. L’aide ne sauvera pas les médias qui présentent trois des quatre facteurs de risque suivants : miser trop sur l’imprimé (ou l’analogique à la télé et à la radio) ; miser exclusivement sur la gratuité des contenus ; évoluer dans un marché restreint ou dévitalisé ; faire l’économie d’un plan et d’une vision sur la transformation numérique.

Le ministre Lacombe fait grand cas de la baisse de la confiance envers les médias, qui est pourtant moins prononcée dans les marchés francophones. Ce débat doit être situé dans un contexte plus large. La baisse de la confiance dans les médias s’inscrit dans un phénomène mondial de remise en question des institutions et de la polarisation des sociétés démocratiques, deux phénomènes induits par la transformation numérique.

Des tendances plus insidieuses que la confiance pèsent par ailleurs sur le secteur des médias. Il s’agit du phénomène de fatigue à l’égard des contenus de nouvelles et de la transformation radicale des habitudes de consommation sur des plateformes étrangères. Le premier nécessite une réflexion des médias pour adapter leur offre de contenus aux aspirations des communautés qu’ils souhaitent desservir. La seconde force à rebâtir une relation directe avec les usagers, en limitant autant que possible la dépendance aux plateformes. Elles offrent de formidables leviers d’amplification des contenus, à utiliser de manière inventive pour accroître la notoriété d’une marque. Mais notre premier devoir consiste à bâtir notre avenir sur la pertinence de nos contenus et nos capacités d’innovation.

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