pourquoi a-t-elle déchiré la photo du pape en direct à la télévision ?

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Crédits photo : Capture d’écran YouTube

Nous sommes le 3 octobre 1992. La regrettée Sinead O’Connor est alors l’invitée de la prestigieuse émission américaine “Saturday Night Live”. Deux ans auparavant, la chanteuse irlandaise a signé le premier tube de la décennie avec “Nothing Compares 2 U”. Si des millions de téléspectateurs s’attendent à la voir interpréter cette ballade qui a forgé son succès, c’est une reprise de Bob Marley qu’elle propose sur le plateau de l’émission culte de NBC, en lieu et place d’une nouvelle version de “Don’t Cry For Me Argentina”, qui était pourtant prévue. Elle se lance alors dans une interprétation a cappella de la chanson “War” de l’icône reggae, tout en présentant à l’écran une photo de Jean-Paul II… qu’elle déchire à la fin de sa chanson. « Combattez le véritable ennemi » lance-t-elle, dans un silence pesant. Des millions de téléspectateurs assistent, médusés, à une séquence qui fait immédiatement scandale.

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Un geste politique et religieux

Très rapidement, les équipes du “Saturday Night Live” précisent qu’elles n’étaient pas au courant de ce qu’allait faire Sinead O’Connor qui, pendant les répétitions, tenait la photo d’un enfant africain affamé. A la vision de la séquence diffusée en direct, le vice-président de la chaîne Rick Ludwin aurait « littéralement bondi de [sa] chaise ». Le réalisateur Dave Wilson a d’ailleurs donné l’ordre de ne pas allumer le signal “applaudissez” à la fin de la séquence, estimant que la chanteuse avait pris à revers l’équipe de l’émission. Dans les jours qui ont suivi la diffusion, NBC a reçu plus de 4.000 appels de téléspectateurs choqués par la séquence de Sinead O’Connor.

Mais derrière ce geste polémique se cache en réalité un véritable acte politique et religieux. En effet, à travers cette performance de “War”, Sinead O’Connor tenait à dénoncer les abus sexuels sur mineurs dans l’Eglise catholique par de nombreux prêtres. Durant sa reprise de Bob Marley, elle clame d’ailleurs à deux reprises « Child abuse, yeah » avec véhémence. Sauf qu’à l’époque, sa prise de position est un véritable scandale puisque le sujet est encore confidentiel. Ce n’est qu’en 2002 que l’affaire d’abus sexuels sur mineurs dans l’Église catholique sera publiquement reconnue et révélée, après la publication d’un longue enquête du Boston Globe, récompensée du Prix Pulitzer et portée à l’écran dans le film “Spotlight” (2015).

L’enfance tragique de Sinead O’Connor

Quelques jours après son geste choc, Sinead O’Connor s’est expliquée dans une interview accordée au magazine Time : « Ce n’est pas l’homme évidemment, c’est plus la fonction et le symbole de l’organisation qu’il représente. Je les considère comme responsables de la destructions de races entières de gens et de l’existence subséquente d’abus domestiques et d’enfants dans tous les pays où ils sont allés ». Un combat qui remonte à l’enfance douloureuse de la chanteuse. Elevée au sein d’une famille de cinq enfants, Sinead O’Connor a reçu une éducation religieuse mais a surtout été maltraitée physiquement et sexuellement par sa mère. « Elle me retirait mes vêtements et s’en prenait violemment à mon sexe, le torturant et crachant dessus. Ma mère a complètement bousillé mon rapport à la sexualité » expliquait-elle en 1997 aux Inrocks. Des sévices qui ont durement marqué sa vie de la chanteuse, à jamais engagée contre les abus dans l’Eglise catholique : « Chaque jour, j’allais à l’école couverte de bleus, de furoncles, d’orgelets et de marques sur le visage… Personne n’a jamais dit un putain de mot ou fait quoi que ce soit ».

Si son geste peut apparaître aujourd’hui comme courageux, il a été à l’époque sévèrement critiqué. Pourtant habituée aux scandales, Madonna se dira gênée par l’acte polémique : « Je pense qu’il y avait une meilleure façon de présenter ses idées que de déchirer une image qui représente beaucoup de choses pour d’autres personnes. Si elle est contre l’Eglise catholique romaine et qu’elle a un problème avec, elle devrait en parler ». Une déception pour Sinead O’Connor, qui considérait alors Madonna comme « le plus grand modèle pour les femmes américaines » lors d’une interview en 1991. La semaine suivant son apparition, l’acteur Joe Pesci s’en est également pris à la chanteuse durant le “Saturday Night Live”, déclarant devant des millions de téléspectateurs : « Elle est chanceuse de ne pas avoir fait ça pendant mon émission. Si ça avait été le cas, je l’aurais giflée si fort ! ». A l’écran, il a montré la photo déchirée du pape, dont les morceaux ont été recollés, suscitant une salve d’applaudissements. Présente sur le plateau du SNL ce soir-là, Madonna s’est moquée de Sinead O’Connor en déchirant à son tour une photo de Joey Buttafuoco, propriétaire d’un atelier de carrosserie qui avait fait scandale à l’époque pour sa relation avec une mineure de 17 ans.

Vivement huée sur scène

En plus des réactions de Madonna et Joe Pesci, le grand public a commencé à devenir hostile envers la chanteuse. Elle a notamment été victime de jets d’oeufs dans la rue tandis qu’un rassemblement a eu lieu où de nombreux CD d’elle ont été écrasés par un rouleau compresseur. Sinead O’Connor reçoit néanmoins le soutien de certaines personnalités comme Bob Dylan qui l’invite, le 16 octobre 1992, au Madison Square Garden de New York, pour un concert célébrant ses 30 ans de carrière. Sur scène, elle reprend une nouvelle fois “War”. Mais, sous les huées continues du public, elle attend deux bonnes minutes avant d’interpréter la chanson de Bob Marley, plus énervée que jamais, puis finit par quitter les lieux en s’effondrant en larmes, face à un public de plus en plus menaçant.

“On me traitait de p*tain de folle”

Journaliste du Chicago Sun-Times, Richard Roeper l’a également soutenue en décrivant sa prestation au SNL comme « un grand moment de télévision » où elle a pu lutter contre « le point de vue du Vatican sur les droits des femmes ».« Si la vérité reste cachée, alors la brutalité avec laquelle j’ai grandi ne cessera jamais pour des milliers d’enfants irlandais » clamait-elle alors dans un communiqué adressé aux médias américains, quelques jours après sa performance. Car en déchirant la photo du pape Jean-Paul II, c’est en quelque sorte sa carrière que Sinead O’Connor a déchirée. Sorti deux semaines avant la polémique, son troisième album “Am I Not Your Girl ?”, composé de reprises de standards jazz, ne rencontre pas le succès escompté, et les ventes s’effondrent.

Malgré cela, la chanteuse irlandaise n’aura jamais capitulé, en combattant toujours les causes qui lui tenaient à coeur. En 2021, elle révélait au New York Times assumer toujours son acte de ce jour d’octobre 1992 : « Je ne regrette pas de l’avoir fait. C’était brillant. Mais c’était très traumatisant. C’était la porte ouverte pour me traiter comme une putain de folle ». A noter qu’aujourd’hui, malgré la révélation du Boston Globe et la libération de la parole sur les abus sexuels dans l’Eglise, la performance polémique de Sinead O’Connor au SNL n’a jamais été publiée officiellement sur la page YouTube de l’émission. Lors de la rediffusion de l’épisode en 2016, la performance a été remplacée par la répétition qu’elle a donnée, beaucoup moins scandaleuse.

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