Pourquoi rénover plutôt que démolir le très coûteux Stade olympique de Montréal ?

La caricature la mieux faite concentre, sinon la vérité, au moins une opinion largement partagée sur les êtres ou sur les choses. Alors, cette semaine, quand Québec a annoncé son intention de dépenser 870 millions de dollars pour remplacer l’anneau technique et le toit du Stade olympique de Montréal, les caricaturistes québécois se sont encore donnés à fond pour résumer le sentiment partagé d’amour-haine : le « cochon de payeur de taxes » va donc encore casquer, et probablement beaucoup plus que la somme projetée, pour entretenir le mammouth blanc hérité des Jeux olympiques de 1976.

Godin, du Devoir, a carrément renversé le monstre cul par-dessus tête pour lui donner un toit permanent. Dans les quotidiens de Québecor, Ygreck a planté dans le Stade le tristement célèbre cône orange. Boris, dans The Gazette, y a mis tout le mont Royal comme toit vert. Chapleau, de La Presse, a quant à lui retouché le sujet pour une énième fois en imaginant Taylor Swift en concert inaugurant le Stade enfin fini. Elle est très vieille, se déplace en marchette… 

Chapleau a déjà transformé le monument en vaisseau spatial (Stade Trek), en trou noir, et même en cuvette de toilette. Le 30 juin 2010, alors que le paiement de la dette olympique s’achevait, il avait proposé une solution pour l’avenir en enveloppant l’immense structure bétonnée dans un grand sac de poubelle vert…

Cette caricature se retrouve dans la thèse de doctorat déposée l’année suivante à l’UQAM en études urbaines et touristiques par Romain Roult. Le titre du très sérieux travail étalé sur plus de 300 pages : Reconversion des héritages olympiques et rénovation de l’espace urbain : le Stade olympique comme vecteur de développement. Sauf erreur, il s’agit du seul savant à avoir étudié ici à ce haut niveau scolaire le problème de la planification et de la reconversion des héritages olympiques, et en particulier des stades, éléments centraux et emblématiques de tous les Jeux.

En comparant Montréal, Barcelone et Sydney, la thèse doctorale a permis de comprendre pourquoi certains temples de la performance ont réussi leur conversion alors que d’autres sont devenus des échecs. Dans ce portrait comparatif, le « Big O », comme l’appellent les Anglo-Montréalais, abuse un peu de son droit à la catastrophe. La thèse parle même du modèle par excellence de l’échec post-olympique…

« Ce paradoxe entre d’une part le respect et l’admiration portés sur le bâtiment et d’autre part l’éternel cynisme sur les dépassements de coûts et le fardeau financier de son exploitation, son utilisation et le parachèvement de son toit, représente un défi de taille pour la revalorisation de cet édifice et de ces lieux, écrivait déjà  M. Roult dans sa thèse. Ainsi, pour la RIO (Régie des installations olympiques), un des enjeux fondamentaux de ces logiques de développement du Parc olympique et du Stade est celui du renversement de l’image de ce site auprès de la population québécoise, des acteurs locaux et de l’ensemble des médias. »

L’acharnement thérapeutique

Le Québec a-t-il tant changé d’avis ? Les caricatures, les chroniques comme bien des propos sur les réseaux sociaux glanés ces derniers jours pourraient laisser penser que non. Un commentaire entendu à la radio dit en gros que le Stade mériterait l’aide médicale à mourir alors qu’on lui impose plutôt l’acharnement thérapeutique…

Rénover ou démolir, donc. Québec a encore tranché en jurant une nouvelle fois que le monumental équipement allait contribuer à la relance de l’est de Montréal et au rayonnement international de la métropole. Les projections sur papier font doubler les retombées économiques (pour passer à 150 millions par année) en multipliant par cinq (de 30 à 150) les grands événements festifs, comme les concerts ou les foires commerciales.

« Je trouve que c’est une décision qui est légitime par rapport à ce qui nous est présenté », dit en entrevue Romain Roult, maintenant professeur et directeur du Département d’études en loisir, culture et tourisme à l’Université du Québec à Trois-Rivières. « C’est sûr que moi, je ne suis pas architecte, et je suis encore moins investi dans la gestion quotidienne du Stade olympique et du parc. Mais on nous a exposé la situation en disant qu’à très court terme, une décision cruciale devait être prise. »

Il ajoute que, depuis le début des années 2010, le Parc olympique a pris « une tangente intéressante » en proposant des spectacles, du sport professionnel, mais aussi beaucoup  d’activités intérieures et extérieures pour les quartiers environnants. Le site attire un million de spectateurs par année en moyenne depuis une décennie.  « La décision de Québec de rénover plutôt que de déconstruire est en adéquation avec la volonté de développer le site », résume le professeur Raout.

Cette volonté remonte au rapport Pour le Parc olympique. L’achèvement. L’avenir déposé en 2012 par le Comité-conseil sur l’avenir du Parc olympique. Le groupe d’experts était dirigé par Lise Bissonnette, ancienne directrice du Devoir.  L’idée de relancer et de redynamiser cet héritage a été respectée depuis, par exemple avec l’ajout du Planétarium, la rénovation du Biodôme et l’aménagement de la tour en espaces locatifs et en belvédère. 

À la longue, et avec ces mutations, le site a  acquis une aura digne de préservation pour une bonne partie des gens, note le professeur Roult. La dette et même les ratés olympiques sont loin derrière nous. Il est maintenant possible de voir dans la structure héritée autre chose que le reliquat d’anciennes magouilles dans l’industrie de la construction. Et on en a vu d’autres, magouilles, ici comme ailleurs, et d’encore plus choquantes. Sotchi, ça vous dit quelque chose ?

« On n’est pas face à un stade générique avec quatre estrades en plein air comme le stade Saputo », dit le professeur Roult, tout en reconnaissant les immenses défauts de la grosse patente de l’architecte Taillibert, finalement très peu faite pour accueillir le sport professionnel, du soccer, du football ou du baseball. « On est face à un stade qu’on pourrait qualifier d’iconique, de monumental. Du seul point de vue structurel, c’est quand même une prouesse. Ce stade est unique au monde et il demande donc une réflexion plus poussée que la plupart des stades très fonctionnels qu’on voit partout. » 

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