Quand la digue du débat sur l’immigration cède

La digue a cédé. Depuis plusieurs mois, les critiques fusent de toutes parts pour dénoncer une politique fédérale d’immigration hors de contrôle qui contribue à la crise du logement, notamment en raison de la croissance fulgurante du nombre de travailleurs étrangers temporaires et d’étudiants étrangers qui s’installent au pays.

Plusieurs économistes parmi les plus respectés accusent Ottawa de faire fi de la capacité de l’économie canadienne à accueillir un si grand nombre de nouveaux venus sans faire les investissements nécessaires à la construction de nouveaux logements et de nouvelles infrastructures. Bref, de mener une politique d’immigration qui vise à doper la croissance économique — sinon à gagner les votes de certaines clientèles politiques —, mais qui finit plutôt par créer toutes sortes d’effets pervers dont les répercussions néfastes se feront sentir dans les années à venir.

Jusqu’à cette semaine, le premier ministre Justin Trudeau et son ministre de l’Immigration, Marc Miller, répondaient à ces critiques en promettant d’examiner la possibilité d’apporter des modifications somme toute mineures aux programmes d’immigration temporaire. Jamais n’ont-ils manifesté un sentiment d’urgence qui justifie la correction des failles béantes dans ces programmes qui ont mené à l’explosion de cette filière. 

En date du 1er octobre dernier, le Canada comptait plus de 2,5 millions de résidents non permanents, ce qui correspond à une augmentation de plus de 40 % en un an. Leur nombre a certainement augmenté depuis cette date, car rien n’a été fait pour limiter l’octroi des permis de travail et d’études. Cela fait l’affaire des employeurs et des établissements postsecondaires qui, partout au pays, sont devenus accros aux programmes fédéraux d’immigration temporaire, cela au détriment de l’économie canadienne dans son ensemble.

Dans une étude publiée en début de semaine, les économistes Stéfane Marion et Alexandra Ducharme, de la Financière Banque Nationale, prétendent que le Canada fait actuellement face à un « piège démographique » en raison d’un taux de croissance de sa population cinq fois supérieur à la moyenne des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Leur constat est cinglant : « Présentement, nous ne disposons pas des infrastructures et du stock de capital nécessaires pour absorber la croissance démographique et améliorer notre niveau de vie. »

Une telle situation, typiquement le lot des pays émergents ayant un fort taux de natalité, engendre un cercle vicieux qui mène à l’appauvrissement collectif. Au Canada, notre piège démographique découle d’une politique d’immigration délibérément choisie par le gouvernement Trudeau.

Un ménage s’impose. Il reste à voir si MM. Trudeau et Miller feront preuve de courage politique et redresseront la barre. Mardi, lors d’un déjeuner-causerie devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, M. Trudeau a dit ne pas avoir l’intention de toucher aux seuils d’immigration permanente. Le pays compte accueillir 500 000 nouveaux résidents permanents en 2025 et dans les années qui suivent. « Ça, c’est le chiffre dont on a besoin pour continuer à appuyer la croissance économique et des opportunités, a-t-il fait valoir. Ce sont surtout des étudiants internationaux et des travailleurs temporaires. Ce sont ces groupes-là qu’il va falloir qu’on mette un peu sous contrôle. »

« Un peu sous contrôle » ? Les économistes de la Banque Nationale estiment que la croissance de la population canadienne devrait être ramenée entre 300 000 et 500 000 personnes par année « si nous voulons échapper au piège démographique ». Or, la population canadienne a augmenté de plus de 1,2 million en 2023. Ce ne sont pas des demi-mesures qui pourront restaurer l’équilibre. Des réformes en profondeur seront nécessaires.

M. Miller songe à serrer la vis à certaines provinces pour que leurs établissements postsecondaires acceptent moins d’étudiants étrangers.

À elle seule, l’Ontario compte plus de la moitié des près de 900 000 étudiants étrangers du pays. Ces derniers sont inscrits non seulement dans les universités et les collèges communautaires de la province, mais aussi dans des centaines d’écoles de formation professionnelle. Certaines de ces écoles sont accusées d’exploiter des étudiants étrangers vulnérables qui cherchent à fuir leur pays d’origine en percevant des droits de scolarité astronomiques sans donner une éducation digne du nom. Mais il ne suffit pas de sévir contre ces « usines à chiots », comme M. Miller les appelle. La vaste majorité des étudiants étrangers au Canada sont inscrits à l’université ou à un collège d’enseignement technique, et il faudrait aussi y réduire leur nombre.

Or, une diminution du nombre d’étudiants étrangers risquerait de plonger la plupart des établissements postsecondaires du pays dans une crise financière pouvant menacer leur survie. C’est surtout le cas en Ontario, où le gouvernement conservateur de Doug Ford a instauré un gel des droits de scolarité en 2019. Les établissements postsecondaires de la province se sont tournés massivement depuis vers les étudiants étrangers, dont les droits de scolarité s’élèvent à plusieurs fois ceux payés par les étudiants canadiens.

Et que faire du nombre grandissant de travailleurs étrangers temporaires ? À en juger par le silence de M. Miller à ce sujet, on dirait que le ministre n’est pas pressé de s’y attaquer. Or, la promesse faite cette semaine par Pierre Poilievre de rééquilibrer les seuils d’immigration en fonction de la construction de logements change la donne politique. Le chef conservateur avait jusque-là soigneusement évité d’aborder la question de l’immigration dans ses discours sur la crise du logement.

Son changement de cap signale le début d’un débat politique sur l’immigration auquel les Canadiens hors Québec sont peu habitués tellement le consensus sur la question semblait inébranlable. Mais les libéraux ont permis à l’eau de monter. Et la digue ne tient plus.

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